Limitation de la vitesse à 80 km/h : "Toute décision politique est vécue comme une intrusion par les automobilistes"

"L'automobile n'est pas un objet comme un autre", explique Hervé Marchal, sociologue à l'université de Bourgogne. "On touche à ce qui s'apparente à notre liberté", dit-il.

Le gouvernement prévoit de réduire la vitesse maximale autorisée à 80 km/h sur les routes secondaires.
Le gouvernement prévoit de réduire la vitesse maximale autorisée à 80 km/h sur les routes secondaires. (NICOLAS TUCAT / AFP)

Coup de frein pour les automobilistes. Le gouvernement prévoit de réduire à 80 km/h la limitation de vitesse sur les routes secondaires. De quoi faire réagir certains : près de six Français sur dix se sont déjà dit opposés à cette mesure, selon un sondage. Mais pourquoi les mesures concernant les automobiles et la sécurité routière sont-elles si sensibles dans l'opinion ? Franceinfo a interrogé Hervé Marchal, sociologue à l'université de Bourgogne et auteur d'Un sociologue au volant (éd. Téraèdre).

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Franceinfo : Quel rapport entretient l'automobiliste avec sa voiture ?

Hervé Marchal : L'automobile n'est pas un objet comme un autre. Elle fait partie de l'habitat quotidien, au même titre que le logement. On habite sa voiture. C'est un habitat privé, familier, intime. C'est un lieu dans lequel on a nos habitudes : on met nos affaires, nos musiques, nos odeurs. On se sent complètement chez soi et on veut faire ce que l'on veut.

On a aussi tendance à personnifier l'automobile. On lui parle, on lui attribue une personnalité. Il n'y a plus d'espace que l'on habite de cette manière. Ce n'est pas évident dans le bus, dans le tram ou dans train... En voiture, on peut décider d'un temps de pause, on s'y sent bien.

La possible réduction de la vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires fait polémique. Comment sont vécues ce type de décisions politiques en matière d'automobile et de sécurité routière ?

Ces sujets sont très sensibles. A partir du moment où l'on vit sa voiture comme un espace privatif, à soi, toute décision politique est vécu comme une intrusion.Hervé Marchalà franceinfo

On touche à ce qui s'apparente à notre liberté. C'est comme si on venait ouvrir la porte de notre voiture et imposer ce que l'on doit faire. Or, l'automobile, c'est un moment où l'on veut décider ce que l'on vit.

Lorsque des instances extérieures et politiques dictent des règles, cela s'apparente à une intrusion dans notre logement. Il y a un rapport corporel à la voiture, considérée comme un habitat privé. Imaginons que l'on impose à tous les Français de mettre 19 °C chez soi. Cela touche à l'intime. Ainsi, toute décision politique est vécue difficilement.

Ce phénomène peut-il expliquer nos comportements parfois dangereux au volant ?

Oui. Nos comportements sont liés au fait que l'on veut vivre comme on a envie. Et aussi parce que l'on ne voit pas directement le visage et les yeux de l'autre. 

L'usager de la route est réduit à une chose. Et une chose, on peut l'insulter facilement.Hervé Marchalà franceinfo

La voiture est aussi un endroit où nous nous sentons protégés, à l'abri du monde. Nous sommes dans un espace privatif, au cœur de la mobilité du monde. Dans ces conditions, le rapport à l'autre est loin d'être évident. Quand l'autre vient entraver le déroulement de notre vie et qu'en plus il est confondu avec une chose, on se déchaîne.

Est-ce un phénomène récent ? Une exception française ?

C'est un phénomène qui n'est pas récent, notamment depuis les années 1960, lorsque le confort s'est sensiblement amélioré, ainsi que la sécurité. Cette relation existe depuis que l'on passe beaucoup de temps en voiture. A ma connaissance, il n'y a pas de spécificité française, je dirais même que l'on n'est pas forcement les pires.