Six questions sur la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires

Le décret d'application sur cette nouvelle limitation de vitesse a été publié dimanche au Journal officiel.

Des employés de DIR Est installent un panneau de limitation de vitesse à 80 km/h sur un route nationale à Hyet (Haute-Saône), le 1er juillet 2015. 
Des employés de DIR Est installent un panneau de limitation de vitesse à 80 km/h sur un route nationale à Hyet (Haute-Saône), le 1er juillet 2015.  (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Avant même que les panneaux de signalisation ne soient changés, la mesure qui a été publiée au Journal officiel dimanche 17 juin sur l'abaissement à 80 km/h de la limitation de vitesse sur les routes secondaires a déjà fait couler beaucoup d'encre. 

Le gouvernement souhaite, avec cette mesure, enrayer l'augmentation du nombre de morts sur les routes en France. Il y a 3 500 morts par an et, depuis 2014, la mortalité routière croît de nouveau. Le gouvernement compare cette nouvelle limitation de vitesse avec d'autres "mesures de rupture", comme l'obligation du port de la ceinture de sécurité à l'avant en 1973 ou l'instauration des radars en 2002, qui ont toutes deux fortement contribué au recul de la mortalité routière. 

En face, les associations d'automobilistes et de motards jugent ce changement répressif. Mais le gouvernement semble déterminé : "Si, pour sauver des vies, il faut être impopulaire, j'accepte de l'être", a affirmé le Premier ministre, Edouard Philippe, dans un entretien au JDD. Franceinfo répond à six questions sur cette limitation de vitesse, qui devrait entrer en vigueur dès le 1er juillet. 

1Pourquoi la limitation de vitesse vise-t-elle les routes secondaires ? 

Si le gouvernement a souhaité concentrer son effort sur les routes à double sens hors agglomération, c'est parce que ces axes sont particulièrement dangereux. Ils ont concentré 87% de la mortalité sur routes hors agglomération (1 911 personnes) en 2016, soit 55% de l'ensemble de la mortalité routière, selon la Sécurité routière. Environ 400 000 kilomètres de routes sur le million du réseau français sont concernés. 

Les Assises de la mobilité, qui ont débuté en septembre 2017, et qui avaient pour objectif d'aiguiller la loi d’orientation des mobilités qui sera présentée au Parlement début 2018, s'étaient déjà penchées sur ce secteur routier. Dans la synthèse de leurs travaux publiée le 13 décembre, un groupe d'experts avait préconisé d'expérimenter une limitation de vitesse à 70 km/h "par défaut" sur les routes secondaires à double sens hors agglomération, au lieu de 90 km/h actuellement, avec une possibilité que cette vitesse soit relevée à 90 km/h, voire à 110 km/h sur des tronçons qui correspondraient à certains critères techniques.

L'abaissement de la vitesse sur les routes secondaires a aussi fait l'objet d'une expérimentation lancée en juillet 2015 par Bernard Cazeneuve, alors ministre de l'Intérieur. La vitesse était limitée à 80 km/h sur trois tronçons de 81 kilomètres au total.

2Cette mesure peut-elle sauver des vies ? 

Selon le gouvernement, qui reprend des projections d'experts du Conseil national de la sécurité routière, une baisse de 10 km/h permettrait de sauver "entre 200 et 400 vies par an". "On pourrait même atteindre 600 si on la fait vraiment appliquer", assure la présidente de la Ligue contre la violence routière, Chantal Perrichon. 

"La vitesse, principale cause de mortalité sur les routes, est toujours un facteur aggravant", explique Philippe Lauwick, président de l'Automobile Club Médical de France, interrogé par franceinfo. La vitesse "excessive ou inadaptée" était effectivement impliquée dans un tiers (32%) des accidents mortels en 2016.

Plusieurs études ont relevé le lien entre vitesse et mortalité routière, comme les modèles de Nilsson et Elvik, qui établissent qu'une réduction de la vitesse de seulement 1% permet de diminuer de 4% le nombre d'accidents mortels. L'Obs rappelle par ailleurs qu'en cas de collision frontale, un choc à 80 km/h est 21% moins violent qu'un choc à 90 km/h.

L'expérimentation lancée par Bernard Cazeneuve, qui s'est achevée le 1er juillet 2017, n'a pas permis de démontrer clairement une baisse de la mortalité. Son résultat n'a pas été rendu public, mais une note envoyée aux préfets par la Sécurité routière en résume les effets. Elle explique que sur les tronçons-tests, les vitesses moyennes ont diminué et aucun bouchon supplémentaire n'a été constaté, mais que les éventuels effets sur la mortalité n'ont pu être mesurés. "Si les données d'accidentalité disponibles ont marqué une tendance positive, la période considérée et le faible nombre de kilomètres concernés sont trop réduits pour pouvoir en tirer des conclusions définitives", est-il expliqué dans cette note.

3Pourquoi cette mesure est-elle controversée ? 

Les associations d'automobilistes et de motards sont furieuses. Elles dénoncent, à l'instar du président de 40 millions d'automobilistes, Daniel Quéro, une "décision plus politique que rationnelle""On s'accroche à ce totem de la vitesse. Mais on a augmenté le nombre de radars depuis 2014 et rien n'a changé. On ne peut pas attendre des résultats de cette mesure", fulmine-t-il. 

L'association a lancé une pétition à ce sujet, et revendique plus de 600 000 signatures, relève Libération. Elle y voit une mesure de "répression routière" et interroge le lien entre vitesse et mortalité. La formule de Nilsson, notamment, est critiquée par l'association comme étant "totalement dépassée" car "basée sur des réalités routières d’il y a près de cinquante ans, sans commune mesure avec ce que l’on voit aujourd’hui".  

Les associations condamnent aussi la non publication des résultats de l'expérimentation engagée par Bernard Cazeneuve. Le président du Sénat, Gérard Larcher (LR), a fait écho à leur demande en appelant "solennellement" le gouvernement à publier les résultats de l'expérimentation, pour voir si la mesure est efficace. "Il faut se poser la question parce que ceci va s'appliquer dans des territoires qui sont en déficit d'équipement, des territoires souvent ruraux, des territoires qui ont le sentiment d'être abandonnés, a-t-il déclaré dimanche dans l'émission "Le Grand jury""Et au lieu de conduire des investissements dans ces territoires, on leur dit : votre mobilité sera entravée en quelque sorte."

4Comment cette mesure va-t-elle affecter vos trajets quotidiens ? 

L'une des conséquences redoutées par les conducteurs est l'allongement du temps de trajet en voiture. Cette augmentation est pourtant minime : il ne faut, par exemple, qu'une petite minute de plus pour parcourir 10 kilomètres à 80 km/h (7 minutes 30), au lieu de 90 km/h (6 minutes 30). Le retard s'accumule avec la distance parcourue, de sorte que pour parcourir 200 kilomètres à 80 km/h, il faudra compter 17 minutes de plus qu'à 90 km/h.

Mais cette réduction de vitesse provoque aussi mécaniquement un bénéfice financier pour les automobilistes. Rouler 10 km/h moins vite permet de réduire la consommation de carburant de près de 15%, selon Bison futé. Soit une économie de trois à cinq litres lorsqu'on parcourt 500 kilomètres, un petit soulagement pour votre portefeuille, et pour l'environnement. La note de la Sécurité routière adressée aux préfets estime que rouler à 80 km/h plutôt qu'à 90 permettrait de réduire "jusqu'à 30% des émissions de polluants"

5Quelles sont les limitations à l'étranger ? 

En Europe, le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas et la Suisse ont limité à 80 km/h la vitesse maximale sur les routes hors agglomération, et la Suède a même abaissé la limite à 70 km/h. L'Allemagne et l'Autriche ont des limites de 100 km/h, et la Grande-Bretagne de 97 km/h. 

"Il suffit de regarder ce qu’il se passe chez nos voisins pour s’en convaincre : les Britanniques roulent à 97 km/h et ont moins d’accidents ; les Allemands à 100 km/h et dénombrent moins de tués sur les routes", argue donc l'association 40 millions d'automobilistes. 

Mais la Sécurité routière précise, dans sa note aux préfets, qu'en Grande-Bretagne, "la vitesse moyenne réellement pratiquée est de 77 km/h car cette partie du réseau routier ne permet pas de rouler plus vite". Concernant l'Allemagne, la note indique que "si la limite est bien de 100 km/h sur le réseau secondaire, une grande partie de celui-ci est limitée à 80 ou à 70 km/h lorsque l’état de la route l’impose", et souligne que les conducteurs allemands ont tendance à respecter plus scrupuleusement les limitations de vitesse que les automobilistes français.

6Quelles autres mesures de sécurité routière le gouvernement prévoit-il ? 

Toute une batterie de mesures sera officialisée à l'issue du Conseil interministériel de sécurité routière. En plus de la vitesse, le gouvernement veut mieux réguler l'alcool au volant, impliqué dans 29% des accidents mortels. Il souhaite donc développer le recours aux éthylotests antidémarrage (EAD), notamment pour les récidivistes. Ce dispositif impose de souffler dans un éthylotest pour pouvoir faire démarrer son véhicule.

D'autres mesures sont prévues, notamment pour protéger les usagers vulnérables (piétons, cyclistes) et redynamiser la prévention routière à l'université, dans les entreprises et services publics ou chez les seniors.