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Témoignage "On ne voulait pas les tuer, mais on ne pouvait pas les garder" : 79 ans après, un résistant raconte l'exécution de 47 soldats allemands en juin 1944 en Corrèze

"Il faisait une chaleur... Et ça sentait le sang", se rappelle Edmond Réveil. 79 ans après les faits, cet ancien résistant raconte l'exécution de 47 soldats allemands en juin 1944, dans une forêt de Meymac, en Corrèze.
Article rédigé par Valentin Dunate, Aurélien Thirard
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Edmond Réveil, ancien résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, le 15 mai 2023. (ST?PHANIE PARA / MAXPPP)

Soixante-dix-neuf ans après, un résistant fait des révélations sur l'exécution de 47 soldats allemands le 12 juin 1944. Âgé aujourd'hui de 98 ans, Edmond Réveil, ancien membre des Francs-tireurs et partisans (FTP) pendant la Seconde Guerre mondiale, dévoile dans quelles conditions ces soldats de la Wehrmacht et une femme française de la Gestapo ont été abattus par la résistance dans une forêt de Meymac (Corrèze).

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L'actuel maire de la commune de Meymac a enregistré le témoignage du résistant il y a trois ans et il permet aujourd'hui sa diffusion, maintenant que la préfecture de Corrèze a validé une campagne d'exhumation des 48 corps qui aura lieu dans les prochains mois. "Nous, on ne voulait pas les tuer", raconte Edmond Réveil dans le témoignage qu'il a livré à Philippe Brugère, le maire de Meymac. "Mais on ne pouvait pas les garder, il fallait trouver une solution". Il rappelle le contexte. "A Caen, les Allemands avaient fusillé tous les prisonniers politiques [le 6 juin 1944]. Et alors, l'ordre avait été donné de fusiller tous les Allemands qui se trouvaient en France".

Lorsque la décision a été prise d'exécuter ces 47 soldats allemands et la femme française, les résistants se sont rendus en forêt. "Il faisait une chaleur... Et ça sentait le sang", se souvient le résistant âgé de 19 ans au moment des faits. Parmi ses camarades, "il n'y en avait qu'un qui parlait allemand, c'était notre capitaine".

"Il les a pris tous un par un, il leur a parlé avant de les fusiller. Et il a pleuré comme un gamin, quand il a fallu les fusiller. Parce que ce n’est pas marrant de fusiller quelqu'un."

Edmond Réveil

à franceinfo

Edmond Réveil se souvient aussi qu'"il y en a parmi les gars qui n'ont pas voulu... Parce que [les soldats] étaient tués individuellement. La femme française, personne ne voulait la tuer. Ils ont tiré au sort. Ils ont creusé eux-mêmes leur trou. C'est pas les gars qui ont creusé."

Pour Philippe Brugère, le maire de Meymac, qui a recueilli ce témoignage, "c'est forcément une onde de choc historique". D'ailleurs, poursuit-il, "c'est pour ça que pendant toutes ces années, il y a eu une chape de plomb mise sur cette exécution". À ce titre, Philippe Brugère précise que les résistants "avaient reçu l'ordre à l'époque de ne pas en parler".

Une exécution qui intervient après les massacres de Tulle et d'Oradour-sur-Glane

Ainsi, si Edmond Réveil prend la parole, c'est parce qu'aujourd'hui, il se sent un peu libéré, puisqu'il n'y a plus de témoin en vie de ces événements. Il "s'autorise à en parler", assure le maire de Meymac. Un besoin aussi de "soulager sa conscience", mais aussi "de faire connaître l'existence de ces soldats enterrés ici, de manière à ce qu'ils soient ou restitués à leurs familles ou, au moins, que le souvenir en soit fait état auprès de ces familles allemandes", explique Philippe Brugère.

Du côté des historiens, il s'agit de faits connus, mais la nouveauté avec le témoignage d'Edmond Réveil, "c'est qu'on ne savait pas exactement où ni combien" de soldats allemands avaient été exécutés, assure mercredi 17 mai sur franceinfo Fabrice Grenard, historien, directeur historique à la Fondation de la Résistance. Des questions auxquelles répond le résistant, 79 ans après les faits. Pour Fabrice Grenard, "le contexte est très important parce que cette exécution intervient le 12 juin 1944. Nous sommes quelques jours après les événements de Tulle. À l'annonce du débarquement allié le 6 juin, les maquis FTP de Corrèze d'obédience communiste ont attaqué Tulle pour libérer la ville." L'historien rappelle qu'après deux jours de combats, le 8 juin, "les maquisards tiennent la ville et font donc des prisonniers allemands. Mais le soir-même, une division SS reprend la ville et va exercer de terribles représailles en raflant l'ensemble des hommes et en pendant 99 aux balcons et aux réverbères de la ville. Ils ont aussi déporté 145 autres personnes."

Ce contexte du massacre de Tulle le 9 juin 1944 par la division SS Das Reich, "très lourd", permet "d'expliquer en partie cette exécution de soldats allemands prisonniers". L'événement de Meymac intervient deux jours après un autre massacre, celui d'Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, où 642 enfants, femmes et hommes ont péri, fusillés ou brûlés vifs par les SS de Das Reich. Pour Fabrice Grenard, "dans le contexte de juin 1944, c'est terrible, mais malheureusement, les maquisards n'avaient pas d'autres choix (...), c'était soit l'exécution, soit les relâcher". Les résistants n'avaient pas de quoi "les nourrir ni les interner quelque part", rappelle l'historien.

Des recherches vont être lancées

Désormais, une campagne de fouilles va avoir lieu pour retrouver les corps des soldats allemands. "En termes de dates, je ne peux pas communiquer puisque nous devons préserver le site pour le moment", affirme mercredi 17 mai sur France Bleu Limousin Xavier Kompa, directeur de l'Office national des anciens combattants (Onac) en Corrèze. "On va essayer de faire des travaux de recherches le plus rapidement possible qui vont se faire en deux phases", indique-t-il. Ce seront des travaux en lien avec l'Allemagne, dont une première phase de localisation et d'analyse des sols réalisée avec "un géoradar qui va nous être fourni par le service allemand en charge des sépultures", le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK).

L'objectif "est de retrouver cette fosse", indique Xavier Kompa. "Une fois qu'elle sera retrouvée, toujours en lien avec l'Allemagne, nous allons procéder à l'exhumation des corps, en présence d'archéologues, d'anthropologues. Nous enverrons les ossements à l'institut d'anthropologie à Marseille. Et ensuite, une fois qu'on aura identifié les corps, l'Allemagne décidera du lieu où ils seront enterrés, soit dans un cimetière allemand en France, soit en Allemagne auprès de leurs familles", conclut-il. C'est le VDK, l'organisme allemand qui veille à l’entretien des sépultures militaires, qui procèdera à leur exhumation et ré-inhumation dans un cimetière militaire allemand.

Le témoignage d'Edmond Réveil au micro franceinfo de Valentin Dunate

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