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"La décision de l'UE sur le foulard au travail va soumettre les femmes voilées à une répression plus forte", selon un sociologue

La Cour de justice européenne a estimé qu'une entreprise pouvait, sous conditions, interdire le port de signes religieux, comme le voile au travail. Farhad Khosrokhavar, spécialiste des problème sociaux et anthropologiques de l'islam, analyse cette décision.

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Propos recueillis par - Vincent Matalon
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Un magasin vendant des voiles islamiques à Bruxelles (Belgique), le 13 février 2017, symbole de ce que Farhad Khosrokhavar appelle "l'ethnic business". (SCHROEDER ALAIN / HEMIS.FR / AFP)

La justice européenne a fini par trancher un débat sensible. Dans un arrêt rendu mardi 14 mars, la Cour de justice de l'UE a estimé qu'une entreprise pouvait, sous conditions, interdire dans son règlement intérieur le port visible de signes religieux, comme le foulard islamique.

De quoi satisfaire le candidat de la droite à la présidentielle, François Fillon, qui a salué une décision judiciaire "défendant la laïcité et marquant un coup d'arrêt au prosélytisme religieux". Pierre Gattaz, président du Medef, a quant à lui évoqué un arrêt qui lui "paraît aller dans le bon sens".

Cet avis n'est pas partagé par le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'EHESS, à Paris, et spécialiste des problèmes sociaux et anthropologiques de l'islam en France. Celui qui est également directeur de l’observatoire de la radicalisation à la Maison des sciences de l’homme estime que cet arrêt risque d'isoler davantage les femmes voilées de l'espace public.

Franceinfo : Quelle est, aujourd'hui, la situation des femmes voilées qui travaillent en France ?

Farhad Khosrokhavar : Leurs situations sont très diverses. Une entreprise publique comme la RATP avait dans un premier temps montré une certaine flexibilité au sujet du voile, avant d'instaurer un code plus strict sur la question.

Dans le privé, les cas sont également variés. Lorsque les femmes voilées ne sont pas en contact avec la clientèle, leur situation est généralement gérée en bonne intelligence au sein de l'entreprise. Cela peut être plus problématique lorsqu'elles sont en contact avec des clients qui peuvent être choqués par le voile. Dans ce cas, si un règlement interne à l'entreprise prévoit l'interdiction des signes distinctifs religieux, la personne concernée doit s'y soumettre.

Pour éviter les polémiques, d'autres femmes voilées choisissent de travailler dans ce que l'on peut appeler "l'ethnic business", c'est-à-dire des commerces destinés à une population musulmane.

Comment interprétez-vous la décision de la Cour de justice de l’Union européenne ?

Cet arrêt consacre, à mon sens, la différence de culture entre l'Europe et le monde américain sur la question religieuse. Les Etats-Unis, le Canada ou encore l'Australie ont une conception plus libérale des signes d'appartenance religieuse au travail, tandis que l'Europe est davantage marquée par une hyper-sécularisation.

Plusieurs raisons expliquent cette différence de conception. Dans le monde américain, la religiosité est plus forte, avec par exemple un taux de fréquentation des édifices religieux supérieur à celui que nous connaissons en Europe. Les musulmans américains appartiennent par ailleurs plus souvent à la classe moyenne ou supérieure, quand la population musulmane européenne est plus proche de la classe populaire.

L'Europe a enfin été plus récemment exposée à l'islamisme radical que le monde anglo-saxon, et ce sujet hystérise davantage l'opinion publique, même si il ne concerne qu'une infime minorité des musulmans.

Le monde de l'entreprise n'est pas hermétique au reste de la société : le climat de méfiance à l'égard des musulmans de France se décline désormais dans le monde du travail.

Farhad Khosrokhavar

à franceinfo

Selon vous, quelles vont être les conséquences pour les travailleuses voilées ?

Cela va renforcer leur isolement. Cette décision va certes permettre aux employeurs d'éviter des litiges à n'en plus finir, mais elle va soumettre les femmes voilées à une répression supplémentaire. Quant aux femmes qui portent le foulard et qui étaient à la recherche d'un emploi, on peut penser qu'elles auront encore moins de chance de décrocher un contrat qu'auparavant. Cela pourrait entraîner un repli de ces femmes vers le business islamique que j'évoquais plus tôt. 

On préfère cacher le voile de l’espace public plutôt que de résoudre notre rapport à lui. Plutôt que de favoriser la mixité sociale et culturelle, on choisit de cacher davantage ces filles et ces femmes. C'est une décision qui flatte l'opinion, qui pense qu'il faut agir avec fermeté sur ces questions. Ce n'est pas mon avis, mais ça n’est pas moi qui décide !

Les extrémistes islamistes soutiennent qu'il est impossible pour un musulman de vivre sa foi en Europe. Ne risquent-ils pas aussi de brandir cet arrêt pour alimenter leur discours ?

Cet arrêt justifie en effet les propos des fondamentalistes et des radicaux, qui utilisent la moindre loi encadrant le port du voile pour justifier leurs thèses. Mais les juges ne tiennent pas compte de ce type de conséquences. Par ce type de décision, on encourage indirectement des formes de radicalisation et de fermeture sur soi. 

C'est une situation paradoxale : on prend des décisions de fermeté à cause d'une peur de l'islam radical, et ces décisions créent des attitudes qui conduisent à la radicalisation. Et ce schéma se retrouve un peu partout en Europe. Au final, les deux camps se radicalisent : les musulmans fondamentalistes d'une part, et les sociétés européennes qui excluent peu à peu les musulmans au nom de la liberté dans l’espace public.

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