"Entre la religion et la technologie, c’est une vieille histoire de couple" : comment un prêtre dominicain veut réorienter les innovations vers l’humain

Éric Salobir a un profil particulier : il est prêtre catholique dominicain et à la fois spécialiste des nouvelles technologies. Il défend l’idée d’applications et d'objets connectés plus tournés vers l’Homme et le social.

Noémie BONNIN / RADIO FRANCE

"Entre la religion et la technologie, c’est une vieille histoire de couple". La phrase peut faire sourire, mais Éric Salobir en est convaincu : les innovations technologiques ne sont pas si éloignées de l'Église. En tous cas, elles peuvent se mettre au service de la spiritualité et plus généralement au service de l’Homme. Ce prêtre catholique dominicain préside le réseau Optic, qui travaille sur l’impact des technologies sur l’humain et la société.

franceinfo : Quels liens faites-vous entre religion et nouvelles technologies, y a-t-il des valeurs communes ?

Éric Salobir : Entre la religion et les technologies, c’est une vieille histoire de couple. Depuis Galilée ou même avant, il y a des super disputes, il y a aussi des grands moments d’amour. De nos jours, pour les gens qui sont en quête de spiritualité mais qui ne font partie d’aucune religion, la tentation c’est que la technologie devienne une forme de spiritualité ou de religion. Là, elle ne va pas faire le job, les gens vont être déçus au bout d’un moment, parce que ce n’est pas fait pour ça. La question, c’est comment on prend ça en compte et qu’on évite aux gens de se fourvoyer.

Ceux qui se vouent à la technologie un peu comme à une religion ou à un totem ('mon téléphone c’est mon doudou'), ça ne fonctionne pas, on sait que le totem ou l’idole, ça ne marche pas.

Éric Salobir

à franceinfo

La deuxième chose, c’est que je pense qu’il y a quand même une interaction assez riche à créer, entre des besoins de spiritualité et des technologies qui peuvent donner accès à des choses. On voit de plus en plus des applications qui vont aider les gens à méditer, à prier. Vous connaissez ces applications qui vont vous pousser à faire du sport tous les jours ? Et bien il y en a qui peuvent vous aiguiller sur la prière, sur ce que vous aimez, ce dont vous avez besoin. Et puis il y a toutes les applications ou les usages qui structurent des communautés et là il y a des choses qui sont liées à une forme de spiritualité.

Mais on est encore loin de cette application positive des technologies ?

Il y a un énorme travail à faire pour utiliser ces technologies au service de l’intériorité. Le succès de toutes les applications de méditation ou de prière dit qu’il y a un énorme besoin, il y a une soif immense, la question c’est comment on comble ça. Malheureusement, ces questions-là sont moins en lien avec des grands groupes, elles peinent à trouver leur voies.

C’est vrai qu’aujourd’hui, on a l’impression que les nouvelles technologies nous isolent. Peut-on faire autrement ?

Quand on bâtit une technologie, on ne se pose pas assez de questions. On ne se demande pas comment ça peut nous aider à être plus humains ensemble. Aujourd’hui, beaucoup de technologies qui utilisent les big data et l’intelligence artificielle vont dans le sens de la personnalisation, ce qui va un peu au détriment de la solidarité dans la société. Donc on peut avoir l’impression que ces technologies-là nous fragmentent, nous morcellent, elles n’aident pas à créer des liens.

En fait, les technologies sont à l’image de notre société. Ce ne sont pas les technologies qui vont nous isoler ou nous déshumaniser, elles vont faire ce qu’on attend d’elles.

Éric Salobir

à franceinfo

En même temps, on n’a jamais été aussi connecté, on n’a jamais eu un accès aussi facile au savoir, il y a des tas de plateformes pour réutiliser des produits, de revente, de coworking, etc. Il y a beaucoup de choses qu’on peut faire avec ces technologies. La question, c’est "est-ce qu’on prend vraiment en compte le type de société qu’on veut bâtir ?" Là, il y a de l’espoir.

Vous imaginez possible des applications ou réseaux sociaux plus tournés vers le social et l’humain ?

Oui, je défends toutes les technologies qui vont aider à resserrer les liens sociaux, à retisser le tissu social qui s’est assez effiloché dans un certain nombre d’endroits, toutes les technologies qui vont donner du pouvoir au gens, qui ont un usage social. Par exemple, avoir une borne connectée chez soi, c’est bien, mais si c’est simplement pour aider les gens déjà nantis à allumer la lumière sans les mains ou mettre de la musique, moi je ne suis pas tellement emballé. La question qu’on se pose, c’est comment on peut faire en sorte pour que ça aide les personnes dépendantes, que ça fasse du lien entre la grand-mère isolée et les petits-enfants, ça c’est important. Je trouve que la jeune génération fait attention à ça.

Le prêtre Éric Salobir, le 10 janvier 2019.
Le prêtre Éric Salobir, le 10 janvier 2019. (Noémie BONNIN / RADIO FRANCE)