Procès des attentats de janvier 2015 : Ali Riza Polat, le principal accusé, se pose en "bouc émissaire"

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Ali Riza Polat, le 26 octobre 2020, lors de son interrogatoire au procès des attentats de janvier 2015. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

Face au seul accusé présent jugé pour "complicité de crimes terroristes", la justice a peiné, lundi, à sortir d'un interrogatoire cacophonique.

Il bouillait d'impatience de s'exprimer. Il s'est finalement donné en spectacle, criant son innocence au sens propre. Ali Riza Polat, 35 ans, jugé pour "complicité de crimes terroristes", le chef d'accusation le plus lourd des onze mis en cause présents au procès des attentats de janvier 2015, s'est emporté face à la cour d'assises spéciale de Paris, lundi 26 octobre.

Contrairement à certains de ses compagnons de box, aucune trace de son ADN, ni d'empreinte n'a été retrouvée sur les armes et le matériel utilisés par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Mais l'étude de sa téléphonie, les contacts qu'il a entretenus avec les différents accusés et un bout de papier manuscrit avec une liste d'armes ont convaincu les juges d'instruction qu'il apparaît à tous les stades de la préparation des attentats.

Des accusations qu'Ali Riza Polat nie farouchement. Il ne connaît pas les Kouachi, pas plus que le trafiquant Claude Hermant, "qui a fourni les armes" à Amedy Coulibaly. "Comment je peux être complice de ces personnes-là alors que je ne les ai jamais vues ?", indique celui qui affirme depuis le début de l'enquête servir de "bouc émissaire".

Je n'ai rien à faire dans le terrorisme. Je ne me suis jamais levé un matin pour tuer qui que ce soit. Vous voulez absolument un coupable, mais ça ne va pas être moi.

Ali Riza Polat, accusé

à l'audience

"Je ne sais pas comment on en est arrivés là", répète, debout dans le box, Ali Riza Polat, tout en rondeur, vêtu d'une chemise blanche aux manches longues, un masque chirurgical noué autour de ses cheveux courts bruns. "Amedy, c'était mon ami, c'est de la merde ce qu'il a fait, je vous le dis honnêtement", ajoute l'accusé qui ne mâche pas ses mots. "Mais Amedy Coulibaly, c'était quelqu'un de très proche, vous avez même acheté des pommes d'amour avec lui", glisse le président de la cour d'assises spéciale Régis de Jorna.

"Je ne vais pas tuer des gens pour de l'argent"

Cet ami, Ali Riza Polat l'a connu en 2007, à Grigny (Essonne), où Amedy Coulibaly a grandi. "C'était un grand de mon quartier. C'est un mec, c'était un bandit. Je suis un bandit. On a bien accroché, c'est tout", précise l'accusé, qui ne cache pas, depuis le début de l'audience, son appétence pour l'argent facile. Un vice assumé qui l'a entraîné dans le trafic de drogue, puis à la commission d'escroqueries. "Je veux de l'argent. Je ne vais pas mourir pauvre, mais je ne vais pas tuer des gens pour de l'argent, j'ai des principes", revendique Ali Riza Polat face à la cour.

Pendant un temps, son trafic de drogue, d'abord cannabis, puis héroïne et cocaïne, est florissant. "De 2010 à 2012, j'avais de la thune", expose Ali Riza Polat. Pourtant, il n'en profite pas pour rembourser une dette de 15 000 euros contractée en 2009 auprès d'Amedy Coulibaly, qui lui a remis "quelques kilos de cannabis". Ali Riza Polat passe ensuite par la case prison, Amedy Coulibaly aussi. Quand ce dernier est libéré au printemps 2014, il réclame son argent. Ali Riza Polat n'a plus les moyens de le rembourser, mais propose ses services en contrepartie.

A la même période, Ali Riza Polat, franco-turc qui a grandi dans une famille alévie, entame une pratique assidue de l'islam. "Même converti, je fais des magouilles, je continuerai toujours avec les meufs, je veux pas me marier. Mes magouilles c'est pas pour tuer des gens, c'est pour faire de l'argent", commente l'accusé.

"Je vois l'autre commettre une 'dinguerie'"

Ali Riza Polat et Amedy Coulibaly se côtoient donc régulièrement. Jusqu'à la veille des attentats de janvier 2015. Néanmoins, l'accusé affirme qu'il tombe des nues lorsqu'il apprend la prise d'otages à l'Hyper Cacher. "Le 9 janvier, quand j'allume la télé, je vois l'autre commettre une 'dinguerie', il a fait une dinguerie ma gueule", débite à toute vitesse l'accusé. "J'ai tremblé comme je n'ai jamais tremblé, ma main gauche tremblait. Je me suis dit : 'Mais qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce que je fais ? Je suis prêt à aller en prison pour ce que j'ai fait, mais pas pour ce que je n'ai pas fait", vocifère Ali Riza Polat.

Le président de la cour d'assises lui avait pourtant demandé, en préambule de l'interrogatoire, de répondre "dans le calme". "A certains moments, il y a pu avoir des énervements, voire des menaces", avait souligné Régis de Jorna, en référence aux invectives régulières d'Ali Riza Polat depuis le début du procès. Mais l'accusé ne tient pas et sort de ses gonds. Il s'époumone depuis le box des accusés et répète en boucle la même phrase.

Je ne veux pas aller en prison pour ce que je n'ai pas fait.

Ali Riza Polat, accusé

à l'audience

"Baissez le ton pour que ce soit cohérent", l'interrompt laborieusement le président de la cour d'assises spéciale au milieu de sa logorrhée. "C'est cohérent depuis le début", s'égosille l'accusé. La cour peine à comprendre pourquoi Ali Riza Polat est allé en Belgique dès le 9 janvier 2015 au soir, afin de récupérer 2 400 euros issus de la vente d'une Mini Cooper acquise par Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene. Le président de la cour d'assises tente de résumer pour y voir plus clair : "Vous avez peur car vous êtes un ami d'Amedy Coulibaly, vous ne réfléchissez pas comme une personne lambda et donc vous ne vous rendez pas à la police."

Mais pourquoi Ali Riza Polat part-il au Liban du 12 au 19 janvier 2015, puis en Thaïlande dix jours plus tard, avant de revenir en France ? Une fois de plus l'accusé s'emporte et crie au lieu de répondre à la question. "Je ne veux pas aller en taule pour un truc que je n'ai pas fait, ça vous ne me l'enlèverez pas de la tête !" "Ça, on le comprend", déclare le président de la cour. "Non, vous ne le comprenez pas, car je suis le seul renvoyé pour complicité", beugle Ali Riza Polat. "Vous soufflez deux minutes là", rétorque Régis de Jorna, dans une nouvelle tentative pour l'apaiser. Sans succès. Ali Riza Polat prend la liberté de l'interrompre une fois de plus.

"La justice fait de nouvelles affaires Dreyfus"

"Attendez que je pose la question", intervient le président de la cour d'assises spéciale, pendant que le grand écran blanc est déroulé dans la salle d'audience. Une photo du fameux "bout de papier avec une liste d'armes" retrouvé chez Metin Karasular, un autre accusé, est projetée. Plusieurs mots sont griffonnés. "Balle de kalash 500 pièce ? Balle de 9 mm 100 pièce ? 3 chargeurs de kalash prix ?", peut-on notamment lire.

"J'ai avoué avoir écrit cette lettre, oui j'avoue, je vais vous expliquer pourquoi", reconnaît Ali Riza Polat. "Je veux faire péter des banques", justifie-t-il. Il envisageait de "taper" un fourgon de la Brink's, "à la période de Noël", en 2014, car "les sacs sont chargés". "Mais vous vouliez tirer à la Kalachnikov quand même ? Si c'est simplement pour faire peur, pourquoi vous demandez des balles ?", interroge Régis de Jorna. "Vous vous êtes fait un film : je cherche des armes, mais c'est pour moi", martèle Ali Riza Polat.

"Il faut montrer soit un bouc émissaire, soit une victime expiatoire", argue Isabelle Coutant-Peyre, conseil de l'accusé, en marge de l'audience. "Dreyfus a été condamné, il était innocent. Emile Zola qui a publié son innocence a été condamné aussi. Les années ont passé et on s'est aperçus que c'était une erreur. La justice tourne en boucle et fait de nouvelles affaires Dreyfus, sous réserve que la cour raisonne sagement", soutient l'avocate haute en couleurs, habituée à représenter des terroristes, dont Carlos. L'interrogatoire de son client, qui risque la réclusion criminelle à perpétuité, doit se poursuivre mardi.

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