Au procès des attentats de janvier 2015, Christophe Raumel, seul accusé à comparaître libre, a "honte" mais "assume"

Christophe Raumel, unique accusé du procès à ne pas être jugé pour terrorisme, a reconnu mardi avoir participé à l'achat de matériel pour Amedy Coulibaly et l'avoir conservé chez lui, "sans se poser de questions".

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Christophe Raumel, le 4 septembre 2020, dans la salle d'audience du procès des attentats de janvier 2015. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

Il est le seul accusé à comparaître libre, sous contrôle judiciaire. Christophe Raumel, crâne rasé, barbe fournie, grosses lunettes à montures noires, s'avance à la barre et s'appuie sur le pupitre. A 30 ans, il est aussi le plus jeune des onze accusés présents au procès des attentats de janvier 2015. Et celui auquel on ne reproche pas le lien avec une entreprise terroriste : il est uniquement jugé pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime de droit commun. "J'étais plus proche de Willy Prévost que d'Amedy Coulibaly", explique, d'emblée, Christophe Raumel lors de son audition, mardi 6 octobre. Interrogé la veille par la cour d'assises spéciale de Paris, son coaccusé baisse la tête, recroquevillé dans le box. "J'accompagnais juste Willy, j'étais juste en lien avec Willy", insiste Christophe Raumel, qui se souvient d'avoir vu l'auteur des attentats de Montrouge et de l'Hyper Cacher deux fois. De loin. "Je ne suis pas monté chez lui", assure-t-il. Le temps de laisser Willy Prévost et Amedy Coulibaly discuter.

Willy et Amedy parlaient à l'écart, je n'étais pas au courant de ce qu'ils faisaient.

Christophe Raumel, accusé

à l'audience

"Willy, je le connais depuis que je suis tout petit car sa famille habitait en face de chez ma grand-mère. Quand j'allais chez ma grand-mère, ils étaient tous en bas. Mais quand j'étais petit, je parlais pas vraiment avec lui", raconte Christophe Raumel. L'assesseur qui mène l'interrogatoire rappelle la différence d'âge qui sépare les deux accusés : Willy Prévost est né en 1986, Christophe Raumel en 1990. Selon ses dires, c'est en 2014 que les deux hommes deviennent amis, lorsque Willy Prévost quitte Grigny pour Fleury-Mérogis (Essonne), où Christophe Raumel a grandi.

"Je suis le décor, j'accompagne juste"

C'est cette relation qui conduit Christophe Raumel à accompagner Willy Prévost pour acheter, fin décembre 2014, trois gilets tactiques, deux couteaux, un Taser, deux gazeuses lacrymogènes pour le compte d'Amedy Coulibaly. Il assiste aussi à la vente de la Renault Scénic que le terroriste a utilisée à l'Hyper Cacher. Et il est là, encore, lorsque Willy Prévost se rend dans un garage automobile pour faire enlever le traceur GPS de la moto utilisée par le terroriste à Montrouge. Qu'est-ce qui explique sa présence ? "A chaque fois que je sortais, c'était pour aller faire un tour, sortir de la ville." "Vous ne vous posez pas la question de savoir où vous allez, de la destination ?" insiste l'assesseur avec douceur. "Non, jamais. Moi, je suis le décor, j'accompagne juste."

Christophe Raumel fournit le même genre d'explication sur les raisons qui l'ont poussé à conserver chez lui le matériel acheté. "Je ne me suis pas posé de questions, je ne me suis pas dit : 'Pourquoi chez moi ?' Je stockais déjà ses papiers administratifs", justifie l'accusé. "A cette époque, je réfléchissais pas comme maintenant, je pensais pas aux conséquences. J'étais pas dans le doute ni dans la méfiance", ajoute-t-il. Même chose lorsque Christophe Raumel prête son portable à Willy Prévost. Or, l'exploitation de son téléphone a permis d'établir que des appels avaient été passés à Amedy Coulibaly et sa compagne Hayat Boumeddiene. "Il me demandait mon téléphone, je ne sais pas qui il appelait. Il effaçait toujours les messages", assure Christophe Raumel.

Converti à l'islam pour "apaiser le cœur"

Christophe Raumel s'est converti à l'islam à 19 ans, alors qu'il était chrétien auparavant. Assez rapidement, il explique avoir eu des marques "sur le front, aux genoux et aux pieds aussi", car il priait beaucoup. "Je me suis converti car je faisais n'importe quoi, j'étais bourré du matin au soir. (…) On m'a dit que la religion c'est bien pour apaiser le cœur, mais on m'a pas forcé", développe-t-il. Quid de Willy Prévost ? "A ma connaissance", "à ma connaissance", répète-t-il, "il était converti"Car les deux hommes ne parlaient pas de religion. Un avocat des parties civiles s'interroge.

"Mais vous faites quoi toute la journée avec Willy Prévost ?

– On reste là, on fume.

– Dans le silence ?

– Non, on parle de tout et de rien.

– Vous ne parlez pas de religion ?

– Non, après chacun est comme il est."

Ce quotidien "qui ne ressemblait à rien", comme il le dit lui-même, Christophe Raumel le détaille lorsque son avocate, Clémence Witt, prend la parole. "Je me levais le matin, j'appelais Willy. On allait se poser, on fumait. Souvent, on était en voiture, on faisait le tour de la ville." Une vie qui n'a plus rien à voir avec la sienne aujourd'hui. "Je m'en veux d'avoir été là, à tout ça, déclare Christophe Raumel. Y a mon nom qui sort partout, ma mère n'a pas demandé ça, j'ai honte. Après, j'assume."

"Monsieur Prévost m'a aidée quand monsieur Raumel me frappait"

Selon cette logique de quartier décrite par Willy Prévost lundi, qui veut que les plus jeunes doivent le "respect" aux plus âgésChristophe Raumel était-il le "petit" de Willy Prévost ? Il reste évasif. "Je me considérais pas comme son petit. Mais après je [l]'étais peut-être…" répond-il à l'assesseur, qui poursuit ses questions.

"On se pose la question de savoir pourquoi vous contribuiez. Au nom de l'amitié ?

– Oui.

– C'était : 'Je suis avec toi et je t'aide ?'

– Je t'aide sans t'aider. Je suis là, je suis ton pote, mais je me mets pas dans les problèmes avec toi."

"Willy Prévost, c'était votre grand pote, reprend l'assesseur. Si j'ai bien compris, il vous a piqué votre copine. Quand est-ce que vous l'avez appris ?" "En garde à vue. Je vais pas vous mentir, quand j'ai appris ça, j'étais énervé." Mais il assure avoir réfléchi en prison. "En fait, je me suis dit : 'C'est de ma faute, j'ai laissé trop de portes ouvertes, j'ai donné mon amitié et j'ai pas vu ce qu'il y avait derrière.'"

Mais l'ex-compagne de Christophe Raumel, avec laquelle il a eu une petite fille, livre une tout autre version. Grande et mince, vêtue d'une robe rose à volants, elle s'avance en talons aiguilles à la barre en début d'après-midi. Elle pose son sac. Puis fond en larmes. Le silence se fait. L'assesseur l'invite à s'exprimer. Elle parle de sa relation avec Christophe Raumel et, rapidement, évoque les violences conjugales qu'elle a subies et les menaces dont elle ferait encore l'objet.

C'est un manipulateur, c'est un menteur. Il vient chez moi pour m'intimider, à deux reprises. Ce n'est pas quelqu'un de bien.

L'ex-compagne de Christophe Raumel

à l'audience

L'assesseur, qui prend des précautions pour l'interroger, lui demande si elle a envisagé de porter plainte. "J'ai déjà été à la gendarmerie mais, si j'y retourne, j'ai peur qu'il revienne pour me frapper." Elle parvient à reprendre un peu ses esprits et à poursuivre son récit. "Que vous reproche monsieur Raumel ?" Le fait d'avoir "fréquenté monsieur Prévost" et d'avoir dit que "mon téléphone avait été utilisé". "Pour lui, c'est à cause de moi qu'il est parti en prison", estime-t-elle. Ses sentiments ne sont pas du tout les mêmes envers Willy Prévost. "J'ai une forme de respect pour monsieur Prévost. Il a été là pour que je puisse aller bien moralement et physiquement aussi, expose-t-elle. Monsieur Prévost m'a aidée quand monsieur Raumel me frappait."

"Pas un ange, pas un démon non plus"

"Madame, vous avez un courage incroyable de dire votre qualité de femme battue. Pour toutes les femmes qui sont victimes", salue Alex Metzker, avocat de parties civiles. La salle acquiesce. "Et il y en a partout… même dans le box", ajoute-t-il. Cette fois, sa remarque suscite des rires, car le genre des accusés est exclusivement masculin. Puis la situation dégénère totalement. Christophe Raumel intervient. "Oh moi j'ai une femme, elle va venir vous dire comment je suis en vrai." Son ex-compagne se tourne vers lui. Elle se met à crier, s'agite. "T'as même pas honte de ce que tu fais, ça suffit maintenant. C'est toi qui es venu chez moi, m'intimider avant le procès. Tu vas l'accepter la rupture, espèce de salaud, fils de pute", vocifère-t-elle. "Madame, vous allez vous calmer et respirer un grand coup", tente l'assesseur, qui suspend l'audience quelques minutes.

A la reprise, la jeune femme de 29 ans s'est apaisée, mais a toujours autant de mots durs pour le père de sa fille. "Il essaie de susciter la compassion, mais il ne changera pas. Ce n'est pas quelqu'un de sain, il n'a aucune once de gentillesse en lui. Là, devant vous, il essaie de faire le petit canard pour que vous ayez une autre vision de lui", assure-t-elle.

L'objectif de monsieur Raumel, c'est d'écraser les autres pour sortir de tout ça. C'est un menteur et, pour se sortir de la situation, il va utiliser tous les moyens.

L'ex-compagne de Christophe Raumel

à l'audience

"Mon petit frère, c'est pas un ange, mais c'est pas un démon non plus", tempère la sœur de l'accusé. Elle assure ne jamais avoir vu son frère violent avec son ancienne compagne. Finalement, le parquet national antiterroriste a alerté le parquet d'Evry pour ouvrir une enquête pour "pression sur témoin", à la suite du témoignage de l'ex-compagne de Christophe Raumel. Elle "sera convoquée en vue de l'éventuelle ouverture d'une enquête", précise à franceinfo le parquet d'Evry.

Comme les autres accusés, Christophe Raumel a d'abord été mis en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Il a passé trois ans et trois mois en détention provisoire. Mais aucun élément n'a permis d'établir qu'il ait eu connaissance de l'idéologie radicale d'Amedy Coulibaly. Les faits qui lui sont reprochés ont donc été requalifiés à l'issue de l'instruction. Désormais, il encourt une peine de dix ans de prison.

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