"A la base, je ne suis pas un menteur" : au procès des attentats de janvier 2015, les explications bancales de Saïd Makhlouf

Accusé d'avoir aidé Amedy Coulibaly à acheter des armes, Saïd Makhlouf a tenté vendredi de justifier ses contradictions et ses oublis, sans mettre un terme aux doutes entourant sa ligne de défense.

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Saïd Makhlouf, debout et appuyé sur la barre du box des accusés, le 9 octobre 2020 au procès des attentats de janvier 2015. (ELISABETH DE POURQUERY / FRANCEINFO)

"Plus j'avançais, plus je me disais : 'Je vais servir d'escabeau pour la dernière étagère.'" Avec un sens de la formule bien à lui, qui ne passe pas inaperçu, Saïd Makhlouf résume, vendredi 9 octobre, le rôle d'intermédiaire qu'on lui prête dans la préparation des attentats de janvier 2015. "Je suis innocent, ça fait cinq ans et demi !" clame-t-il devant la cour d'assises spéciale de Paris. Comme les autres accusés, dont les interrogatoires ont commencé lundi, il est jugé pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. S'il se retrouve dans le box des accusés, c'est parce que son ADN a été retrouvé sur la lanière du Taser en possession d'Amedy Coulibaly, à l'Hyper Cacher, le 9 janvier 2015. Pourtant, cet homme de 30 ans assure ne pas connaître le terroriste et ne l'avoir vu "qu'une demi-fois" – deux en réalité.

Ce Taser, je ne l'ai jamais vu, je ne l'ai jamais touché et je ne comprends pas : ça me ronge le cerveau.

Saïd Makhlouf, accusé

à l'audience

L'accusé, silhouette corpulente, lunettes noires carrées, cheveux frisés noués en catogan, n'explique pas la présence de son ADN. Puisqu'il n'a pas d'explication, Saïd Makhlouf se tait. A partir de septembre 2017, il se mure dans le silence face à la juge d'instruction. Il faut l'intervention de son avocat, Laurent Simeray, pour qu'il écrive une lettre à la magistrate. Cette fois, face à la cour, son débit est rapide : il est pressé de s'expliquer.

"Je kiffe, je croque la vie à pleines dents"

Mais c'est son coaccusé et "cousin éloigné", Amar Ramdani, qui fournit une explication. Le 6 janvier 2015, ce dernier se rend chez Saïd Makhlouf, à Gentilly (Val-de-Marne), avec Amedy Coulibaly, pour récupérer 200 euros qu'il lui doit. Saïd Makhlouf n'est pas là : ambulancier, il travaille de nuit, de 19 heures à 7 heures. Amar Ramdani essaie de le prévenir, mais Saïd Makhlouf ne répond pas au téléphone. Il a les clés, il entre, cherche l'argent. Pendant ce temps, Amedy Coulibaly s'affale sur le canapé de Saïd Makhlouf, que celui-ci a déplié pour dormir. Son cousin "transpire" et "bave", précise Amar Ramdani, interrogé mercredi et jeudi par la cour. Ce qui explique, selon lui, le transfert d'ADN de Saïd Makhlouf sur la lanière du Taser. Une hypothèse considérée comme probable, mais pas privilégiée. Et qui amène l'assesseur, poussé par la curiosité, à poser de drôles de questions à Saïd Makhlouf.

"C'est là que vous dormez ?

– Oui, c'est un canapé d'angle, donc il se déplie. Des fois, je le laisse ouvert.

– Après, je ne vous demande pas si vous bavez quand vous dormez monsieur...

– Bah si. Et d'abord, je ne dors qu'en caleçon.

– Il y a un canapé d'angle et on a aussi relevé la présence d'un matelas.

– Il sert quand j'ai un ami qui dort. Moi, je préfère le canapé qu'un matelas."

Saïd Makhlouf agite ses mains en parlant, triture le micro devant lui. Son style le rend sympathique, ses expressions amusent la salle. Il le dit lui-même : il aime les gens "simples", qui "rigolent". "Je kiffe, je croque la vie à pleines dents", lâche-t-il. 

"La mémoire qui flanche"

Mais Saïd Makhlouf est également soupçonné d'avoir aidé Amedy Coulibaly à se procurer des fusils d'assaut et des pistolets automatiques en se rendant à six reprises dans la région lilloise avec Amar Ramdani, entre octobre et décembre 2014. L'accusé se défend d'avoir joué les intermédiaires, mais reste évasif au moment de s'expliquer. Il assure d'abord être "monté à Lille" pour voir des prostituées, accompagné par son cousin. Puis il évoque des escroqueries – qu'il avait l'habitude de commettre avec Amar Ramdani – portant sur des achats de véhicules par des crédits à la consommation. "Il y a des concessionnaires un peu partout, pourquoi le Nord ?" s'enquiert l'avocate générale. Saïd Makhlouf prétexte finalement un achat de marijuana auprès de Mohamed-Amine Fares, à sa droite dans le box.

Pourquoi, alors que vous encourez vingt ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste, cachez-vous cette histoire de stupéfiants ? C'est ça que j'ai du mal à comprendre.

Julie Holveck, avocate générale

à l'audience

L'accusé met en avant ses souvenirs défaillants : "J'ai la mémoire qui flanche." Le premier assesseur fronce les sourcils. "C'est ce que vous aviez dit : 'J'ai une mémoire de merde'." Saïd Makhlouf fait aussi part de la "panique" liée à sa situation. Ainsi, à l'instar d'Amar Ramdani, il a cassé la puce de l'un de ses téléphones quelques heures après l'attentat de l'Hyper Cacher. "Quand il m'a dit qu'Amedy Coulibaly était à l'origine de ce qu'il s'est passé, j'allais m'évanouir. On n'a pas parlé pendant au moins cinq minutes. Désolé pour l'expression mais j'étais sur le cul", raconte-t-il. L'accusé dit avoir été "égoïste". "J'ai pensé à moi, mes escroqueries. Automatiquement, on a jeté nos puces. C'est logique, c'est même pas une question à se poser." Selon son raisonnement, "la police française, super forte", va remonter à Amar Ramdani, puis à lui. "Et ils vont m'interpeller pour une escroquerie gratuitement", complète-t-il.

"Les escroqueries, ça n'a rien à voir avec Coulibaly", prend-il pourtant soin d'expliquer. "L'argent, moi je le flambe, surtout pour les vacances. Je ne suis pas le genre de mec à aller en vacances avec une tente Quechua et un réchaud". A l'entendre, il est plutôt du genre à partir en Thaïlande, en Martinique ou au Canada. "J'ai essayé de voyager un max. Je ne suis pas un globe-trotter mais les voyages, c'est ma passion. Je kiffe la nature", n'hésite-t-il pas à dire, sans y voir de contradictions, ni comprendre qu'il se noie dans ses propres explications. Saïd Makhlouf l'avait pourtant affirmé haut et fort un peu plus tôt : "A la base, je ne suis pas un menteur."

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