Plainte pour viol visant Nicolas Hulot : pourquoi les révélations du magazine "Ebdo" sont critiquées

Les journalistes à l'origine de l'enquête révélant qu'une jeune femme accusait le ministre de la Transition écologique et solidaire de viol font l'objet de nombreuses critiques.

Nicolas Hulot, lors d\'une conférence des Nations unies, à Genève (Suisse), le 30 novembre 2017. 
Nicolas Hulot, lors d'une conférence des Nations unies, à Genève (Suisse), le 30 novembre 2017.  (FABRICE COFFRINI / AFP)

"Mes chers amis sur Twitter, lisez Ebdo demain. Faites-vous une idée sereine." Jeudi 8 février, l'un des auteurs de l'enquête qui a révélé l'existence d'une plainte pour viol déposée en 2008 contre Nicolas Hulot a invité les internautes à ne pas s'indigner avant d'avoir pris connaissance de son contenu. Car l'article du tout jeune hebdomadaire passe mal. Méthode, contenu, faits… Ses révélations ont suscité une polémique qui agite au-delà du cercle politico-médiatique. 

Alors que le magazine a trouvé sa place vendredi chez les marchands de journaux, franceinfo liste les éléments de l'enquête qui soulèvent des questions.    

Un débat sur les faits 

L'enquête d'Ebdo révèle qu'une femme a déposé plainte en 2008 contre Nicolas Hulot, concernant des faits qui se seraient déroulés en 1997, alors qu'il était un animateur de télévision au sommet de sa gloire. Cette information est confirmée par le ministre jeudi sur le plateau de BFMTV, puis le lendemain par la procureure de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), qui parle de la dénonciation d'"un fait de viol". Elle précise qu'à l'époque, Nicolas Hulot a été entendu et que "les deux protagonistes avaient une version contradictoire quant au consentement à la relation sexuelle précitée". Dans l'enquête du magazine, le mot "viol" n'est évoqué qu'une fois – pour évoquer une "difficulté à prononcer le mot 'viol'" de la part de la plaignante. Elle préfère parler "d'acte sous contrainte", selon son père, interrogé par le journal.  

Pour le directeur de la publication de Libération, Laurent Joffrin, l'enquête souffre de l'absence de détails. "Qui ? On ne sait, même si on croit deviner. Quand ? En 1997, ce qui n’est pas très précis. Où ? Dans une résidence d’Hulot, mais laquelle ? Quoi ? Un 'acte sous contrainte'. Mais lequel ? Mystère", liste-t-il dans sa "lettre politique" de vendredi. Dans ces conditions, "fallait-il publier ? On laissera chacun à sa conscience", conclut-il. Une perplexité partagée par d'autres journalistes et qui fait même l'objet d'un sondage sur Twitter proposé par un journaliste de Radio Classique. 

Car il y a débat, même au sein de la rédaction d'Ebdo, confie Laurent Valdiguié, coauteur de l'article, invité de RTL jeudi 8 février. Comment traiter des accusations qui relèvent ainsi du "parole contre parole" – pour reprendre le titre de l'édito du magazine – plutôt que de faits établis ? "Qu'on soit clairs, la preuve d'une agression sexuelle, à part une caméra de vidéosurveillance, n'existe pas", justifie pour sa part Anne Jouan, coauteure de l'enquête, dans l'émission "Quotidien". "On avait un témoignage d'une jeune fille crédible et étayé par le témoignage de son père et de son oncle. Le journalisme, c'est prendre des risques. On devait écrire cette histoire", poursuit-elle, estimant que "la suite montrera qu'on a raison". Et d'ajouter : "D’autres femmes nous ont contactés depuis ce matin pour nous dire des choses absolument similaires."

La plainte et la prescription

Comme le précise Ebdo dans son enquête, la plaignante a sciemment choisi d'attendre la fin de la prescription pour se rendre à la gendarmerie : "Je n’ai pas voulu déposer plainte. Mon but n’était pas de le faire juger, mais de le mettre devant sa conscience", leur a-t-elle confié. En raison de cette prescription, la plainte pour viol a bien été enregistrée le 11 juillet 2008, mais n'a pas donné lieu à une enquête, ce qu'a confirmé la procureure de Saint-Malo (Ille-et-Villaine) dans un communiqué, vendredi. 

Or, qui dit absence d'enquête dit aussi absence d'une éventuelle contradiction et d'"éléments tangibles", lesquels "manquent à ce stade", relève Laurent Joffrin. "On est en train de dire qu'il n'y a pas de preuves, mais elle a porté plainte pour viol, ça n'est pas anodin", répond Patrick de Saint-Exupéry, cofondateur et directeur de la rédaction d’Ebdo, interrogé sur Europe 1. "Il y a des questions qui se posent. Il fallait publier. Je n'ai aucun doute là-dessus", argumente-t-il. Des questions que la justice ne tranchera jamais, prescrition oblige. Or, si Nicolas Hulot a déclaré jeudi sur le plateau de BFMTV que "les enquêteurs ont considéré à l'époque qu'il n'y avait absolument rien qui permettait de poursuivre"la procureure de Saint-Malo ne dit rien de tel, confirmant simplement que la prescription a entraîné ce classement sans suite. 

Des sous-entendus politiques 

L'enquête d'Ebdo sous-entend que ces accusations ont pu freiner les ambitions politiques de Nicolas Hulot. "Faut-il voir dans cette déposition un lien avec les intentions politiques naissantes de l’ancien animateur d’'Ushuaïa' ? Les rapprochements de dates sont troublants. A partir de l’été 2006, son nom circule comme 'possible candidat à la présidentielle de 2007'", écrivent les auteurs. Dans l'article, ils disséminent des informations en ce sens, citant par exemple le père de la plaignante, lequel assure que sa fille "l’a tenu à bout de fusil". "(...) A sa façon, [elle] lui a fait quelques rappels. Un des derniers, je crois deviner, était avant la présidentielle de 2012", dit encore le père, "pas vraiment étonné" par les renoncements politique de l'accusé, selon Ebdo.

A nouveau, il s'agit d'un témoignage, difficilement vérifiable factuellement, mais qui participe de l'intérêt porté par le magazine à cette affaire. "On est dans les dessous d'un homme et dans le secret d'une grande famille française, enfoui depuis plus de vingt ans, un grand secret qui explique peut-être pourquoi Nicolas Hulot a renoncé plusieurs fois à se lancer dans la course à la présidentielle", pointe ainsi Laurent Valdiguié sur RTL, en se défendant de toute "manipulation politique." Dans son édito, Ebdo justifie également la publication de cette enquête comme une nouvelle voix s'élevant contre l'impunité des hommes de pouvoir : "Nous ne pouvions pas détenir ces éléments-là sur un homme public dans le contexte actuel [la libération de la parole des femmes dans le sillon de l'affaire Weinstein] sans en rendre compte", écrit le cofondateur du magazine, Laurent Beccaria, anticipant les éventuelles répercussions politiques de telles révélations. 

Aux sous-entendus concernant la volonté de la plaignante de nuire politiquement à celui qu'elle accuse, le gouvernement répond par d'autres sous-entendus : cette fois, ils visent le directeur de la publication du journal, Thierry Mandon, ancien secrétaire d'Etat de François Hollande et ancien député socialiste de l'Essonne. "Ebdo a été fondé par un ancien ministre, Thierry Mandon. [...] Il connaît bien l'impact de ces affaires sur un ministre et un homme politique. Il l'a fait en sachant ce qu'il faisait en publiant ce type d'informations", attaque la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, sur franceinfo. "Là, j'ai un doute", ajoute-t-elle, y voyant un possible "choix stratégique de l'éditeur de ce journal" et a minima, une envie de "faire le buzz."

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