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"Faut-il un clip de rap pour se rendre compte de la situation ?" : quartier Mistral à Grenoble, les habitants affichent leur lassitude face à la polémique

Article rédigé par
Théo Hetsch - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Le quartier Mistral à Grenoble. (THÉO HETSCH / RADIO FRANCE)

Alors que le débat sur "l'ensauvagement" prend de l'ampleur, franceinfo s'est rendu à Grenoble, une semaine après la médiatique descente de police.

Des halls d’immeuble squattés toute la journée, une odeur d’urine et de cannabis, et des jeunes qui surveillent les allées et venues... Voilà planté le décor du quartier Mistral, à Grenoble, théâtre d’une polémique suite à la diffusion de vidéos de dealers lourdement armés. Il s'agissait en réalité du tournage d'un clip. Depuis fin juin cependant, on dénombre six fusillades dans la ville de Grenoble dont plusieurs dans ce quartier.

Pas besoin de marcher longtemps dans ces rues de l'ouest de la ville pour être accosté. "Tu as besoin de quelque chose ?", lance un jeune tout juste sorti de la puberté. Mistral, c’est un supermarché à ciel ouvert, comme l’explique un ex-habitant et consommateur.

C’est bien organisé, il y a des jeunes qui font les guetteurs aux quatre coins du quartier, ils signalent par talkie-walkie la moindre entrée suspecte et avertissent dès que les policiers approchent.

Un ancien habitant du quartier Mistral

à franceinfo

"Et puis il y a des rabatteurs qui te conduisent vers le lieu de vente", décrit ce jeune homme sous couvert d’anonymat. "En général, il y en a d’ailleurs deux différents : l’un pour les drogues 'douces' type beuh ou shit et un autre pour les drogues plus 'dures' comme la cocaïne. On te fait monter dans une cage d’escalier et là tu as le dealer avec tout ce qu’il faut."

Ce supermarché de la drogue a même ses promotions et offres temporaires, les dealers ayant développé de vraies stratégies commerciales. "Ils organisent régulièrement des petits événements, comme des tombolas. Et puis ils mettent des petits flyers dans les bus avec leur compte Snapchat, où l’on trouve leurs arrivages du moment, les tarifs", décrit encore ce consommateur anonyme et bien informé.

Actes de vandalisme

Ces stratégies commerciales s’accompagnent d’un vandalisme systématique sur les lieux de deal. L’immeuble de Christian* est utilisé régulièrement comme magasin de la drogue. "Regardez, les boutons poussoir, les systèmes de verrouillage, et même les œillets sur les portes, tout est systématiquement vandalisé", déplore-t-il. "Une fois, on a tenté de faire installer des caméras discrètes encastrées dans le plafond : elles ont été vandalisées dans la foulée, avant même que l’artisan ait pu nous signaler leur installation ! Il a dû tout refaire à ses frais."

Et puis il y a aussi les menaces physiques. Christian dirige une association d’aide aux migrants. Des populations fragiles utilisées comme "nourrices". C’est ainsi qu’on appelle les personnes forcées de garder la drogue chez elles, et que les dealers n’hésitent pas à menacer : "J’ai été obligé de reloger quelqu’un car lorsqu’il est arrivé, il a été menacé avec un couteau et on a exigé qu’il cache chez lui un paquet de cocaïne." Christian lui-même a été agressé à coups de barres de fer pour avoir dénoncé cela.

Les habitants du quartier sont excédés, et regardent d’un œil pour le moins suspect les coups de menton des forces de l’ordre et du ministre de l’Intérieur ces derniers jours, eux qui dénoncent cette situation depuis des années

Les rodéos, les dealers installés… Les gens vivent avec cela désormais.

Julie, secrétaire de l'union du quartier Mistral

à franceinfo

"Cette présence quotidienne, nuit et jour, dans les montées d’escalier, c’est insupportable", déplore Julie. La police promet de renforcer sa présence. La directrice de la sécurité publique a installé une antenne dans un immeuble de Mistral et promet d’y passer une journée par semaine.

"Nous avons réquisitionné un local d’un bailleur social dans lequel j’ai installé mon bureau. Nous allons y passer deux demi-journées par semaine, de façon mobile et aléatoire, pour rencontrer les habitants, les associations, commerçants, et pour gêner les trafics", détaille Fabienne Lewandowski, la directrice départementale de la sécurité publique de l’Isère. "A côté de l’approche classique répressive, il faut qu’on ait une approche commerciale, 'no-business', pour gêner leurs trafics", développe-t-elle.

Pendant qu’on est dans le quartier, ils ne font pas d’argent, et le but c’est qu’ils perdent de l’argent.

Fabienne Lewandowski

Directrice départementale de la sécurité publique de l’Isère

Les habitants, eux, regardent ces démonstrations de force avec scepticisme. "Faut-il un clip de rap pour se rendre compte de cette situation qu'on dénonce depuis des années ? C'est assez frustrant", confie Julie. Certains habitants d'ailleurs n'y croient plus et baissent les bras.

Karim Kadri, président de l’union de quartier, a bien du mal à mobiliser : "Les gens me font part de leurs problèmes au bas des immeubles, mais quand je leur dit 'eh bien venez, on va organiser une manifestation', on me répond généralement 'non, non, laissez-nous tranquilles...'" Or avec ce "Laissez-nous tranquilles", c’est toute la vie et les solidarités du quartier - toujours présentes et fortes - qui s’effritent face au trafic.

* Le prénom a été modifié 

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