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Qui sont ces Français qui veulent partir vivre sur Mars ?

Francetv info a interrogé 7 des 22 Français présélectionnés pour participer au projet Mars One, qui prévoit d'installer des hommes sur la planète rouge en 2025. Motivations, craintes, espoirs... Ils évoquent leur démarche.

Article rédigé par
Par Jéromine Santo Gammaire - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
S'il met le cap sur Mars, Ludovic Klein Capelle, 29 ans, directeur technique au sein d'une société audiovisuelle, emmènera avec lui un téléscope, un appareil photo et un outil multifonctions dont il ne se sépare jamais. (LUDOVIC KLEIN CAPELLE)

Ils s'appellent Nicolas, Florence, Ludovic, Jacques..., ont entre 25 et 52 ans, et font partie des 22 Français présélectionnés, fin décembre, par la fondation néerlandaise Mars One pour aller vivre sur Mars. Plus de 200 000 candidats, originaires de 140 pays, avaient postulé au départ via une vidéo présentant leur motivation. Désormais au nombre de 1 058 à l'issue d'une présélection, ils ne seront plus que 24 au moment de décoller.

S’ils passent avec succès les prochaines phases de la sélection, dont le résultat est prévu pour 2015, les candidats suivront une série de formations pendant près de dix ans. En septembre 2024, l'organisme prévoit d’envoyer une première équipe de quatre personnes pour une arrivée sept mois plus tard. D’autres équipes de quatre personnes doivent suivre tous les deux ans pour une colonie au complet en 2036.

Qui sont les candidats retenus pour ce projet aussi démesuré qu'incertain ? Des explorateurs, des illuminés, des désespérés ? Pourquoi espèrent-ils se lancer dans ce projet fou, qui ne prévoit pas de billet retour ? Francetv info a interrogé sept Français présélectionnés.

Des passionnés d'espace qui se rêvent en pionniers

La majorité des candidats sont passionnés par l'espace depuis leur enfance. Ils perçoivent la conquête spatiale comme inéluctable et nécessaire, et rêveraient d'en être les pionniersNicolas Rouvier, 37 ans, responsable des caissons hyperbares (une installation médicale) dans une clinique de Los Angeles, se souvient avoir été marqué, étant petit, par la série télé de science-fiction Cosmos 1999.

Vidéo de candidature de Nicolas Rouvier au projet Mars One. (MARS ONE)

Parmi les objectifs de Mars One : que la colonie installée sur la planète puisse rapidement vivre en autarcie. Les premières nécessités pour les membres de l’équipe consisteront donc à faire fonctionner des structures pour recycler l’eau, l’oxygène, et à mettre en place des cultures efficaces. Rapidement, il leur faudra trouver les moyens de forer le sol martien afin d'exploiter les 2% d’eau présents sur la planète. 

Directeur technique d'une société de production audiovisuelle, coiffeuse, professeur de technologie, ingénieur chez Airbus... la plupart des candidats n'exercent pas de métier en lien avec l'espace. S'ils rêvent de s'installer sur Mars, ils misent aussi sur la formation promise. "C’est une possibilité de pouvoir accéder à un enseignement, à des expériences, en gros à une formation réelle d’astronaute qui est normalement extrêmement sélective", s’enthousiasme Jacques Ferrari, voltigeur équestre à Saumur (Maine-et-Loire), 25 ans.

Tous les candidats voient en Mars One une opportunité unique. Et s'ils reconnaissent que la séparation avec leurs famille et amis sera des plus compliquées, tous affirment que cela n'enlève rien à leur volonté de participer à cette "expérience exceptionnelle""J'aime l'idée de sortir des sentiers battus afin de repousser les frontières, défend Laurent Calmon, 35 ans, professeur de technologie dans un collège de l'Indre. C'est s'inscrire dans une lignée, celle des grands navigateurs comme Magellan, Christophe Colomb..."

"C'est aussi l'opportunité de recommencer tout à zéro, de créer un nouveau monde sain. Respecter l'environnement par exemple", estime Christine Cadren, 46 ans, coiffeuse dans l'Aude. "Il n'y aura plus de notion d'argent, ni de société hiérarchisée", se prend à rêver Jacques Ferrari. "J'aime l'idée que la Terre dispose d'un endroit où se réfugier en cas de cataclysme", renchérit Ludovic Klein Capelle, 29 ans, directeur technique au sein de la société audiovisuelle Magnéto Press à Paris.

"Au début, mes enfants de 17 et 24 ans se sont posés des questions à propos de ma candidature. Ils ne comprenaient pas. Mais au fur et à mesure qu’on en parle, ils se mettent à m’encourager. Ils respecteront ma décision", explique Christine Cadren, 46 ans, coiffeuse dans l'Aude. (AUDREY BOSSUT)

Des candidats transformés en porte-parole

Pour financer la mission, Mars One compte créer la première téléréalité de l’espace, et cherche à faire parler au maximum du projet.

La fondation néerlandaise a estimé à 6 milliards de dollars (4,4 milliards d'euros) le coût de l’envoi de la première équipe d’astronautes sur Mars, puis à 4 milliards de dollars (3 milliards d'euros) pour les navettes suivantes. Pour financer son projet, l'organisme compte sur les dons, les produits dérivés, mais surtout, les droits télévisés. La sélection des candidats, leur formation, puis leur vie sur place seraient diffusées dans le monde entier. Paul Römer, l’un des cocréateurs du premier "Big Brother", s’est d’ailleurs associé au projet en tant qu’ambassadeur.

Pour Laurent Calmon, 35 ans, professeur de technologie dans un collège de l'Indre, "si une téléréalité autour du projet consiste à diffuser la vie quotidienne, les explorations scientifiques, cela serait magnifique. Mais s'il s'agit d'écouter 'la Voix', moi, je refuse de le faire." (LAURENT CALMON)

Certains candidats voient cette intrusion des caméras comme un mal nécessaire pour financer le projet, et pensent qu’ils finiront par ne plus y prêter attention. D’autres, comme Claude Castan, 52 ans, ingénieur chez Airbus, restent dubitatifs. "Je ne sais pas si une émission qui s’étalerait sur vingt ans pourrait fonctionner avec les mêmes personnes, le même train-train. Il faudra veiller à ne pas se faire aspirer par le côté téléréalité." Ludovic Klein Capelle, lui, espère que la réalisation du projet ne se limitera pas à sa partie télévisée au sol, sans départ effectif.

"D’un autre côté, si cela permet de fasciner les enfants pour l’espace, ce sera gagné", s’enthousiasme Florence Porcel, 30 ans, chroniqueuse à l’émission scientifique "La Tête au carré" sur France Inter, elle aussi présélectionnée.

Mars One revendique les objectifs de sensibiliser l'opinion publique mondiale à la conquête spatiale, et de susciter davantage de financements pour la recherche. Une campagne de crowdfunding était en cours début 2014 pour récupérer le maximum de fonds afin de financer l’envoi d’une sonde de préparation en 2018.

En annonçant un petit nombre de sélectionnés, Mars One propulse les candidats porte-parole du projet. "J’ai l’impression de faire la promo de l’événement, témoigne Laurent Calmon. Il ne faut pas être dupe de la stratégie de communication." Les postulants sont ainsi chargés de "se porter en évangélistes du projet", selon l'e-mail qui les informait de leur présélection.

Des téméraires conscients des dangers

Les risques qu'implique ce projet sont nombreux, mais les candidats en ont conscience. "Sur Terre, on peut mourir en traversant la rue, ou de maladie, tempère Christine Cadren. Les risques sont différents sur Mars, c’est tout." "On choisit. Vivre pour rien, ou mourir pour quelque chose", s'enflamme Nicolas Rouvier.

Jacques Ferrari le reconnaît, "il faut que les experts de Mars One règlent le problème des rayonnements cosmiques", ce flot de particules auquel sont exposés les astronautes dès qu’ils sortent de notre atmosphère. Il est extrêmement dangereux pour l'homme.

"Ce que je redoute le plus, c’est l’atterrissage, confie de son côté Florence Porcel. Il est pour l’instant encore très difficile de se poser avec précision, et si nous arrivons à plusieurs kilomètres de l’emplacement prévu, il se peut que nous ne parvenions pas à rejoindre la station." 

Sur Mars, tout le matériel devra forcément être importé. Pour Claude Castan, le problème principal sera celui de la maintenance. "En aéronautique, le plus difficile est de créer des produits maintenables longtemps, témoigne l’ingénieur. Il se peut que le matériel vieillisse plus vite et plus mal sur Mars. Il ne suffit pas d’en envoyer de la Terre. Encore faut-il qu’il puisse s’adapter à celui que nous aurons sur place."

Les postulants font confiance à Mars One pour leur faire courir le moins de dangers possible. "Ce projet est fou, mais je ne suis pas folle", affirme Florence Porcel. Face aux moqueries, Laurent Calmon se montre pragmatique : "C’est parce que l’homme a fait des choses audacieuses qu’on ne vit plus dans une caverne, qu’on a créé des avions, qu’on a marché sur la lune. A toute époque, il y a eu des gens pour critiquer. Mais ce n’est pas d’eux dont on se souvient." Tous s'accordent néanmoins sur la possibilité d’abandonner à tout moment. "Mars One ne forcera personne", répètent-ils tour à tour.

Des réalistes malgré tout

Le projet Mars One reste incertain. Sa viabilité est remise en question par de nombreux scientifiques. Réalistes, les candidats ne s’emballent pas. Le départ leur semble encore très loin. Et certains doutent : "Je ne sais pas si je vais passer l’étape suivante de sélection, qui consiste à réaliser un bilan de santé", confie Laurent Calmon.

Jacques Ferrari, voltigeur équestre de 25 ans, prend sa présélection comme une étape entre deux manches d'une compétition. "On est en tête, il y a la pression et on veut pouvoir être le plus performant sur le passage d'après. Il faut rester neutre, calme, ne pas se projeter et vivre le moment présent." (ANTJE SEEMAN)

Les présélectionnés ont reçu très peu d’informations concernant la suite du processus, ainsi que la période de préparation. "Nous ne savons même pas comment nous avons été sélectionnés", raconte Ludovic Klein Capelle. Afin de pouvoir accéder à la troisième étape, les candidats s’entretiendront en personne avec les membres du "comité de sélection de Mars One", dont on ne sait pas grand-chose. Le site du projet indique qu'ils devront ensuite participer régionalement à des activités destinées à prouver leur "pertinence à devenir l’un des premiers humains sur Mars". Aucune autre précision n’est apportée. Enfin, Mars One prévoit de former les derniers candidats à vivre pendant plusieurs mois dans des conditions proches de celles qu’ils pourraient rencontrer sur Mars, en testant leur capacité à travailler ensemble dans des circonstances difficiles. 

Francis Rocard, astrophysicien et responsable des programmes d'exploration du système solaire au Centre national d'études spatiales interrogé par francetv info, émet de fortes réserves quant à la concrétisation du projet : "Pour réaliser ce projet, Mars One devra établir des contrats avec des industriels afin de développer de nouvelles technologies, qu’il faudra ensuite tester. Cela peut prendre beaucoup de temps. Je pense qu’il n’y aura jamais de décollage. Mars One réalisera le segment sol avec les phases de sélection et d’entrainement diffusées à la télévision. Ensuite, le projet s’arrêtera faute de financement."

"Même si le projet n'aboutit pas, l'expérience sera intéressante à vivre, défend Florence Porcel. On va apprendre plein de choses." En attendant, cette dernière, comme d'autres aspirants astronautes, commence déjà à penser à son entraînement personnel. "Je continue le sport, et j'essaie de m'intéresser à la botanique".

Vidéo de candidature de Florence Porcel au projet Mars One. (MARS ONE)

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