Comment la Station spatiale internationale est devenue le dernier espace d'entente avec la Russie depuis la guerre en Ukraine

Article rédigé par Louis Dubar
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
L'astronaute américaine Jasmin Moghbeli salue le cosmonaute russe Konstantin Borisov, à Cap Canaveral (Floride), le 20 août 2023. (GREGG NEWTON / AFP)
Malgré quelques anicroches au début du conflit, la coopération entre Roscosmos et les agences spatiales occidentales se poursuit contre vents et marées.

L'équipage international de la mission Soyouz MS-24 qui décolle de Baïkonour (Kazakhhstan), vendredi 15 septembre, s'est prêté à la traditionnelle photo d'avant-mission. En arrière-plan, la bannière étoilée côtoie le drapeau tricolore russe. Au premier rang, l'ingénieure américaine Loral O'Hara, le commandant russe Oleg Kononeko et l'ingénieur de vol russe Nikolaï Tchoub posent côte à côte, tout sourire, en combinaison spatiale.

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Cette entente cordiale affichée contraste avec les relations diplomatiques glaciales entre Moscou et Washington depuis le début de l'invasion russe en Ukraine le 24 février 2022. Malgré les différends terrestres entre Occidentaux et Russes, la Station spatiale internationale demeure l'un des rares sujets d'entente entre les deux puissances.

Après dix-huit mois de sanctions internationales, et alors qu'une grande partie des programmes prévus entre l'agence spatiale russe, Roscosmos, et les puissances spatiales occidentales a été abandonnée ou suspendue, la participation de la Russie à l'exploitation de la Station spatiale internationale (ISS) semble garantie. Ce partenariat a été "conçu sur des bases solides", affirme le chercheur Paul Wohrer, spécialiste des questions spatiales à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

Des tensions qui se sont apaisées

La guerre a eu des effets quasi immédiats entre Moscou et les agences spatiales occidentales sur les coopérations en cours. Le 27 février 2022, quelques jours seulement après l'adoption du premier train de sanctions par l'Union européenne contre la Russie, Roscosmos décide d'interrompre les lancements de la fusée Soyouz depuis Kourou pour mettre en orbite des satellites européens. En réaction, l'Agence spatiale européenne (ESA) suspend la mission ExoMars avec l'agence spatiale russe, reportant le départ du rover européen pour la planète rouge prévu en septembre 2022 à octobre 2028.

Malgré ces tensions, la coopération russo-occidentale sur l'ISS "se poursuit normalement", explique Paul Wohrer. En juillet 2022, les Etats-Unis et la Russie ont ainsi annoncé la reprise des vols conjoints vers la Station spatiale internationale et le maintien du programme d'échanges d'astronautes entre les deux nations. Des fusées Soyouz ont transporté des Américains et des cosmonautes russes ont pris place dans les capsules américaines de Space X.

En décembre 2022, après une fuite accidentelle d'un vaisseau arrimé à l'ISS, Iouri Borissov, le chef de Roscosmos, a demandé aux Russes présents à bord de la Station spatiale internationale de passer "le bonjour à toute l'équipe américaine" qui avait assisté les cosmonautes dans la résolution de ce problème. "Ils se sont comportés de façon très digne dans cette situation et ils nous ont tendu la main pour nous aider", a-t-il déclaré.

La station a toujours été à l'écart des "problèmes géopolitiques terrestres", note Paul Wohrer. En 2014 déjà, "lors de l'annexion de la Crimée et des premières sanctions contre la Russie, cette coopération a été maintenue", souligne la géographe Isabelle Sourbès-Verger, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des politiques spatiales.

Une station conçue pour coopérer

Cette harmonie spatiale entre Russes et Occidentaux s'explique sans doute par l'histoire singulière de l'ISS. En orbite depuis novembre 1998, la station orbitale est un modèle unique de collaboration internationale. Conçue comme un laboratoire scientifique et technologique, elle a été construite dans un esprit d'entente par une quinzaine de pays dont onze Etats européens, le Canada, le Japon, les Etats-Unis et la Russie. Plus de 250 astronautes venus de 19 pays s'y sont en effet succédé, afin de mener des milliers d'expériences scientifiques inédites. 

Signe "d'une réunification entre deux ennemis d'hier" dans les années 1990, l'ISS a été pensée pour être une station interdépendante reposant sur les contributions de l'ensemble des pays impliqués. Chaque puissance spatiale apporte son module pressurisé ou un équipement. Du coup, aucune agence n'a la capacité d'agir indépendamment des autres. Si les Russes décident de se retirer et d'abandonner leurs équipements, "il serait très compliqué pour les Européens, les Américains et les autres partenaires d'exploiter l'ISS", illustre Paul Wohrer.

Comme le rappelle la BBC, le module Zvezeda du segment russe assure la propulsion de la station et la remontée en orbite de l'ISS afin d'éviter que celle-ci ne s'écrase sur Terre. Si cette capacité de propulsion est suspendue, "les Etats-Unis et leurs partenaires – l'Europe, le Japon et le Canada – devront concevoir d'autres moyens pour propulser périodiquement la station", précise Paul Wohrer. En mars, la Russie avait déjà menacé de mettre fin à ces manœuvres. Et pour la première fois en juin, un cargo non russe de l'industriel Northrop Grumman a corrigé et remonté l'orbite de l'ISS de quelques centaines de mètres.

L'ISS est vouée à disparaître

Si les Occidentaux ne peuvent se passer des Russes, Moscou a soufflé le chaud et le froid sur ses intentions. En juillet 2022, le nouveau directeur général de Roscomos, Iouri Borissov a annoncé lors d'une rencontre télévisée avec le président russe Vladimir Poutine le retrait de la Russie de l'ISS "après 2024" et la construction d'une "station orbitale russe". Finalement, en avril 2023, la Russie a repoussé ce retrait. Au cours d'une nouvelle réunion télévisée avec le président Vladimir Poutine, le patron de l'agence spatiale russe a même prolongé le segment russe jusqu'en 2028.

Au même moment, dans une interview à l'agence Reuters, l'administrateur de la Nasa, Bill Nelson a souhaité le maintien de cette collaboration russo-occidentale "jusqu'à la fin de la décennie". Les Etats-Unis, le Japon et l'Agence spatiale européenne ont ainsi annoncé le prolongement de la durée vie de l'ISS jusqu'en 2030. Opérationnelle depuis plus de 20 ans, la Station spatiale internationale sera alors progressivement désorbitée dans l'atmosphère terrestre.

D'ici là, la Russie doit s'atteler à la construction de la future station russe orbitale, baptisée Ross. "Le temps passe vite et nous ne devrions en aucun cas faire une pause dans l'astronautique habitée", a déclaré Iouri Borrisov. Considérée comme la nouvelle priorité spatiale du Kremlin, cette station orbitale marque une rupture dans la politique spatiale russe après plusieurs décennies de coopération internationale. Pour Paul Wohrer, cette décision serait le reflet "des tensions géopolitiques" terrestres.

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