Reportage A Nevers, "il faut se battre pour attirer des sages-femmes" et ne plus laisser des mères accoucher loin de chez elles

Article rédigé par
envoyée spéciale à Nevers - Florence Morel
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
La maternité de Nevers (Nièvre), le 20 avril 2022. (FLORENCE MOREL / FRANCEINFO)

Du 11 au 19 avril, une pénurie de personnel, combinée à un épuisement professionnel de celui toujours en poste, a contraint l'hôpital de Nevers à fermer la seule maternité du département de la Nièvre. La situation reste tendue.

Sous un soleil blanc de début de printemps, Amélie Lechon et Amilchar Ponsart déambulent devant la maternité du Centre hospitalier de l'agglomération de Nevers Pierre-Bérégovoy (Chan). Après quelques journées de stress, les deux Neversois prennent l'air. Le ventre d'Amélie est parfaitement rond, sous sa blouse blanche à motifs. L'arrivée de leur fille est imminente. "Les contractions ont débuté à minuit", raconte la jeune femme, un cathéter dans le bras, mercredi 20 avril. "Au début, j'étais très angoissée à l'idée d'être transférée dans une autre maternité. Mais finalement, on m'a dit que je pouvais être prise en charge ici."

Car la naissance de leur fille aurait pu prendre un tour inattendu. Entre le 11 et le 19 avril, la maternité du Chan a dû fermer pendant plus d'une semaine, faute de sages-femmes dans le service. La raison : un épuisement professionnel généralisé. Après des semaines éprouvantes qui les ont poussés à consulter leur médecin collectivement, les 13 sages-femmes et le maïeuticien – homme qui exerce cette profession – du service ont été mis en arrêt maladie. Une situation d'autant plus délicate qu'il s'agit de la seule maternité encore en fonctionnement dans le département de la Nièvre. 

Un transfert d'au moins 45 minutes de route

S'il était toujours possible d'accoucher en urgence à la maternité de Nevers, en présence d'un gynécologue et d'un interne, une fois le travail terminé, les femmes et leur nourrisson étaient immédiatement transférés dans les établissements alentours. Sans sage-femme, impossible d'assurer les soins post-partum et ceux des nouveau-nés. Quant aux futures mères dont le travail n'avait pas commencé, elles étaient immédiatement orientées vers un autre lieu.

Pour les plus chanceuses, direction Moulins (Allier) ou Bourges (Cher), les villes les plus proches, situées à 45 minutes de route. D'autres ont dû être transportées à Auxerre (Yonne), voire jusqu'à Dijon (Côte-d'Or), à deux heures et demie de là, après un périple sur les routes sinueuses du massif du Morvan. 

Amilchar Ponsart et Amélie Lechon, devant la maternité de Nevers (Nièvre), le 20 avril 2022. (FLORENCE MOREL / FRANCEINFO)

Même si les déplacements étaient effectués en ambulance et pris en charge par le Chan, ceux des proches, eux, ne l'étaient pas. "Au départ, on ne savait pas du tout où j'allais être transférée, reprend Amélie Lechon. Si mon col de l'utérus n'avait pas été assez ouvert, on m'aurait transférée dans une autre maternité. Et vu les prix des carburants, monsieur n'aurait pas pu me suivre". Amilchar acquiesce : "J'étais très stressé. C'est un moment magique que je n'avais pas envie de rater."

"Pendant une semaine, on a croisé les doigts pour qu'une solution soit trouvée et que je sois prise en charge ici, à Nevers."

Amélie Lechon, future maman à Nevers (Nièvre)

à franceinfo

Au Chan, une solution d'urgence a finalement été trouvée le mardi 19 avril. Les élus locaux, la direction de l'établissement et l'ARS se sont activés et ont alerté le ministre de la Santé, Olivier Véran, pour mobiliser la réserve sanitaire. Jusqu'à la fin du mois de mai, huit sages-femmes et cinq infirmiers renforcent les effectifs. Mais la situation n'est pas pérenne, estiment les sages-femmes. Dans quelques semaines, six infirmiers renforceront bien les effectifs, mais pour l'heure, aucun maïeuticien n'a été trouvé.

L'entrée de la maternité de Nevers (Nièvre), le 20 avril 2022. (FLORENCE MOREL / FRANCEINFO)

Comment la situation est-elle devenue aussi tendue ? Dans ce désert médical, de nombreuses sages-femmes ont quitté le service depuis la rentrée de septembre 2021. D'autres départs, fin 2021, ont fragilisé l'équipe. A tel point qu'à la mi-avril, le rythme est devenu intenable. Seules deux sages-femmes travaillent désormais chaque jour dans le service (contre cinq auparavant), ce qui est légal, souligne la direction de l'hôpital. Pour les professionnels de santé, responsables en cas de problème, cela ne permet pourtant pas d'assurer la sécurité du personnel, ni celle des mamans et leur bébé.

Des effectifs en baisse depuis quatre ans

"Au début de mon mandat, en 2017, il y avait 25 sages-femmes dans le service et elles faisaient tout un tas d'activités, comme la préparation à l'accouchement et des consultations post-accouchement", se rappelle la députée Perrine Goulet (LREM), qui suit le dossier de longue date. "Puis, la direction de l'hôpital a préféré recentrer leur activité sur l'accouchement. Au fur et à mesure, on a supprimé des tâches et certaines sages-femmes sont alors parties exercer ailleurs." Laissant ainsi, au fil des mois, l'équipe se réduire au minimum légal.

Anne, l'une des sages-femmes encore en poste, se souvient de la journée de trop, juste avant son arrêt maladie. Le service au sein duquel elle était affectée était "bien rempli". Sa cadre de santé lui prêtait main-forte, mettant de côté son rôle d'encadrement. "Soudain, on vient me chercher en salle de maternité en me disant : 'Il y a une césarienne et un accouchement en même temps, il faut que tu ailles chercher le bébé au bloc', raconte-t-elle, encore émue. Dans ces cas-là, on ne réfléchit pas et on y va. Mais derrière, on laisse seul le service dont on est responsable, avec le risque qu'il arrive quelque chose à une maman ou à un bébé. Ce n'est pas confortable du tout, on culpabilise."

"C'est un cercle vicieux : on stresse, on a des troubles du sommeil, on redémarre une journée en étant fatiguée, puis on fait notre journée de 12 heures, qui déborde régulièrement."

Anne, sage-femme à la maternité de Nevers

à franceinfo

A ses côtés, sa collègue Morgane abonde : "Ça va... Jusqu'au jour où ça n'ira plus. Cette fois-là, heureusement que ça s'est bien passé, mais qu'en sera-t-il la prochaine ?"

Opération séduction

Pour remédier à cette situation, la direction de l'hôpital cherche bien à recruter, depuis des mois. Sans réussite, précise-t-elle. Par ailleurs, 30 postes d'infirmiers restent aussi à pourvoir. Et tout est fait pour attirer de nouveaux professionnels. Côté hôpital, le salaire de début de carrière a été augmenté. Il est même proposé aux candidats une prise en charge des trois premiers mois de leur loyer. 

Du côté des élus locaux, on se démène aussi pour attirer des jeunes diplômés. Le maire de Nevers, Denis Thuriot (LREM), a mis en place un dispositif pour convaincre des actifs, soignants compris, d'adopter sa commune : le Win, en mauvais anglais, pour "Welcome in Nevers". Les actifs désireux de se mettre au vert peuvent ici bénéficier de six premiers mois de loyer payés par la ville et d'un accompagnement sur mesure pour les conjoints qui suivent le mouvement.

Denis Thuriot, maire (LREM) de Nevers (Nièvre), le 20 avril 2022. (FLORENCE MOREL / FRANCEINFO)

"Le but est de travailler sur la durée, explique l'élu, avec une visée précise qui est l'installation. C'est d'aller chercher des personnes qui ne pensaient pas forcément à la Nièvre, et de leur faire essayer pendant six mois." L'opération séduction a déjà permis, selon le maire, l'arrivée de quelques dizaines de couples.

"Il va falloir se battre pour attirer des sages-femmes dans nos services. Leur proposer du sport et de la culture à des tarifs préférentiels, par exemple."

Perrine Goulet, députée LREM de la Nièvre

à franceinfo

Le département essaie aussi d'attirer les étudiants avec des bourses proposées aux internes et aux futures sages-femmes. Selon le sénateur de la Nièvre, Patrice Joly (PS), intervenant lors d'une session de questions au gouvernement le 8 octobre 2020, le nombre de médecins généralistes a diminué de 27% entre 2010 et 2017 dans le département. "C'est l'une des plus fortes baisses constatées en France. Aujourd'hui, il y en a moins de sept pour 10 000 Nivernais"

Un désamour pour le travail à l'hôpital

Ces pénuries ne concernent pas uniquement ce territoire. Selon Caroline Combot, secrétaire générale de l'Organisation nationale des syndicats des sages-femmes (ONSSF), ce qui se passe à Nevers aurait très bien pu arriver dans une autre maternité. "Au niveau national, il n'y a plus de sages-femmes, alerte-t-elle. Entre 2014 et 2016, il n'y avait plus de postes disponibles pour les sages-femmes, ce qui a conduit une grande partie d'entre elle à quitter le métier. Puis, il y a eu un essor de la profession en libéral, donc beaucoup ont quitté les hôpitaux pour se mettre à leur compte." 

Lucie (à gauche), Anne (au centre) et Morgane (à droite), sages-femmes, à Marzy (Nièvre). (FLORENCE MOREL / FRANCEINFO)

Sans oublier les nombreux étudiants qui abandonnent leur cursus avant même l'obtention de leur diplôme, rebutés par les conditions de travail peu attractives : des salaires qui, en début de carrière et après six ans d'études, ne dépassent pas les 2 155,67 euros brut mensuels, des nuits de garde, le travail les week-ends et les jours fériés, des tâches administratives de plus en plus lourdes. En juillet 2021, un rapport de l'Inspection générale des Affaires sociales (Igas) alertait sur l'attractivité des postes hospitaliers pour les sages-femmes (PDF) qui "s'est considérablement réduite, illustrée par la diminution jugée conséquente du nombre de candidatures".

Pas de quoi rassurer, pour l'heure, les sages-femmes de l'hôpital Pierre-Bérégovoy qui ont progressivement repris le travail ces derniers jours. "Rien n'est gagné et on sait qu'il y a encore du chemin à faire", prévient Lucie, l'une des membres du service. Il faudra former le personnel fraîchement embauché et reconstruire une nouvelle équipe. "Pour l'instant, on sait que les perspectives de recrutement pour les sages-femmes, même celles qui sortent des écoles en juin, vont être compliquées", souligne Morgane. Avec une source d'inquiétude : un départ en retraite est prévu pour cet été.

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