Tribune sur l’après-coronavirus : “Il faut que l'humain se rende compte que cette crise sanitaire a pour origine la crise écologique”, explique l’un des signataires

Gilles Bœuf, professeur de biologie et de biodiversité à la Sorbonne, invité de franceinfo, mercredi 6 mai, propose de profiter de la crise sanitaire du coronavirus pour "s'arrêter" et "réfléchir". 

Gilles Bœuf, professeur de biologie et de biodiversité à la Sorbonne, à Paris, le 31 août 2015. 
Gilles Bœuf, professeur de biologie et de biodiversité à la Sorbonne, à Paris, le 31 août 2015.  (CHRISTOPHE MORIN / MAXPPP)
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"Il faut absolument que l'humain se rende compte que cette crise sanitaire a pour origine la crise écologique", a expliqué ce mercredi 6 mai sur franceinfo Gilles Bœuf, professeur de biologie et de biodiversité à la Sorbonne. Il fait partie des signataires de la tribune de 200 artistes et scientifiques du monde entier publiée ce mercredi dans le journal Le Monde pour lancer un appel contre un "retour à la normale" après la pandémie de coronavirus. Selon Gilles Boeuf, "c'est l'irrespect du vivant non-humain" qui est à l’origine de cette pandémie. "Comment voulez-vous qu'on résolve nos problèmes avec les mêmes idées et les mêmes comportements qui sont à l’origine de la crise en question?", interroge l’ancien directeur du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Pour commencer, "Arrêtons-nous, réfléchissons et faisons différemment", propose le scientifique.

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franceinfo. Pourquoi avoir signé cette tribune aux cotés d’artistes et de scientifiques du monde entier ?

Gilles Boeuf. J’ai écouté avec attention le président de la République le 16 mars dernier. Il a dit "le jour d'après ne sera pas un retour aux jours d'avant". Pour un écologue, c'est magnifique. Emmanuel Macron a donné à tout le monde un immense espoir. Nous sommes confinés depuis plusieurs semaines. On a le temps de penser, de réfléchir, d'échanger, de discuter. Et je me rends compte que deux mondes s'affrontent. Je suis extrêmement préoccupé par ceux, notamment au sein du patronat, qui disent qu’il faut se dépêcher de faire comme avant. Il faudrait même rattraper le temps perdu. Et une immensité de gens aujourd'hui pensent justement qu’il ne faut pas revenir au monde d’avant.

C'est la raison pour laquelle, lorsque Aurélien Barrau [astrophysicien] m'a appelé pour me proposer cette tribune, j'ai signé immédiatement. Comment voulez-vous qu'on résolve nos problèmes avec les mêmes idées et les mêmes comportements qui sont à l’origine de la crise en question ?

Parlons justement de cette crise. Comment peut-on la définir ?

C'est d'abord une crise sanitaire, dramatique. Je veux rendre un hommage vibrant à tous ces gens qui nous ont permis d'être en état de survivre. Les soignants et le personnel médical bien sûr. Le monde agricole aussi. Sans eux, qu'est-ce qu'on aurait mangé pendant ces semaines ? Je reconnais que ce confinement amène à des situations dramatiques.

Quelle est l’origine de cette crise ?

Une maltraitance de la diversité biologique non-humaine qui nous entoure. Il faut absolument que l'humain se rende compte que cette crise sanitaire a pour origine la crise écologique. Et elle créé une crise sociale et économique. C'est l'irrespect du vivant non-humain qui nous a conduit à cette crise. Un virus qui est présent sur différentes espèces animales est devenu transmissible à l’être humain, c’est ce qu’on appelle une zoonose. Et ça nous rend malade.

Les virus sont sur la Terre depuis près de 4 milliards d’années. Ils sont tout petits, ils ont quinze gênes. Nous, on en a plus de 25 000. En faisant comme avant, comment fait-on pour ne plus avoir ce genre de problème ?

À quoi il pourrait ressembler ce nouveau monde ?

D’abord, ce n’est pas la fin du monde, ça passe par la fin d'un monde. On vit une tragédie : une catastrophe écologique qui réchauffe le climat a déjà démarré. Le coronavirus n'est pas directement lié au changement climatique. Il est lié à un irrespect du vivant, à la maltraitance des animaux qui nous entoure, à la promiscuité entre animaux sauvages et domestiques.

Par exemple, arrêtons ces effroyables promiscuité dans l'élevage intensif des animaux domestiques. 23 milliards de poulets, 1,3 milliard de vaches. C'est extrêmement important d'y réfléchir. Le monde de demain, ça sera clairement une consommation de viande d'animaux plus faible que l'actuelle. C'est un respect du vivant qui nous entoure.

Un humain, c’est donc 25 000 gènes. On est fait à 70% d’eau. On est fait de cellules. On est fait des éléments chimiques à l’origine de la vie : le carbone, l’azote, l’hydrogène, l’oxygène, mais aussi de sodium de potassium, de chlorure. Ça vient d’où ? De l’océan. On a tous un petit fragment d’océan au sein de nous. Nous sommes une merveilleuse ode à la biodiversité et à la vie. Si on l’oublie, c’est une catastrophe. Homo Sapiens, ça veut dire l’homme qui sait. Il faut qu’on devienne Sapiens.

Cette biodiversité que vous défendez avec passion, elle a pu souffler un peu pendant ces deux mois de confinement ?

Malheureusement, le répit est infime parce qu’il va durer combien de temps? Je suis confiné au bord d’un lac. Je vois des grèbes huppés [oiseau aquatique] qui font des bébés. On a vu à Santiago du Chili des pumas ou des condors en pleine ville. Et on a vu des choses similaires un peu partout dans le monde. C'est la réaction du vivant.

Regardez Tchernobyl. Pour moi, c'est un bel exemple. Parce que Tchernobyl, malgré l'horrible et délétère action sur l'environnement de la catastrophe nucléaire, malgré cela, la non-présence humaine rend la capacité au vivant de réagir et revenir. C'est ce qu'on vit un peu aujourd'hui. On lui laisse un petit laps de temps, un petit délai. C'est idem pour la pollution, l'éclaircissement des rivières partout, des lacs. Le retour du vivant, il commence souvent par celui des oiseaux. Ils sont avec nous mais on ne les entendait pas ou plus. Leurs cris et leurs manifestations sont couverts par l’anthropophonie humaine [sons d'origine humaine].

Ce répit pour la nature est donc loin d’avoir été suffisant ?

Pas suffisant pour permettre un vrai souffle. Vous savez, on parle de résilience. C'est extrêmement important. Comment va-t-on surmonter ce traumatisme ? On oublie une chose. On ne peut pas résilier si on est mort. Et ça, c'est extrêmement important. Ne détruisons pas. Et c'est pour ça j’ai signé cet appel.

Parmi les signataires, il y a beaucoup de scientifiques, plus de 20 prix Nobel. C'est essentiel que la science soit là dans une époque où tant de bêtises sont racontées. J'en ai marre d'entendre que des opinions. Je voudrais voir la science qui nous ramène à la réalité. Et surtout, ne recommençons pas comme avant. Par exemple, est-ce qu'on a de la place pour plus de 120 000 vols par jour ? Arrêtons-nous, réfléchissons et faisons différemment.