Rapport de l'OMS sur le Covid-19 : comprendre l'origine de la pandémie, une "question scientifique clé" pour l'avenir

Le virologue Etienne Decroly regrette le manque d'indépendance de la mission des experts internationaux mandatés par l'OMS et "note qu'il y a peu de nouvelles informations scientifiques présentées dans le rapport". 

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
La ville de Wuhan, dans la province de Hubei, en Chine, le 27 janvier 2020.  (HECTOR RETAMAL / AFP)

Il était très attendu mais, sans surprise, le rapport de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les origines du Covid-19 ne parvient pas à faire toute la lumière sur les sources de la pandémie. Les experts internationaux récemment dépêchés en Chine ont présenté, mardi 30 mars à Genève, le détail de leurs conclusions. Ils privilégient la piste d'une transmission du Sars-CoV-2 à l'être humain par un animal intermédiaire à partir d'un animal réservoir (vraisemblablement la chauve-souris).

>> Covid-19 : retrouvez les dernières informations dans notre direct

Pour Etienne Decroly, directeur de recherche au CNRS à l'université Aix-Marseille, cette conclusion "n'est pas soutenue" scientifiquement. Il pointe le manque d'indépendance d'une enquête qui était davantage, selon lui, "une mission diplomatique visant à étudier les résultats des premières analyses conduites par les autorités chinoises".

franceinfo : Que retenez-vous de ce rapport ?

Etienne Decroly : L'information principale que je retiens, c'est que malgré les investigations conduites par les autorités chinoises, aujourd'hui, aucune évidence scientifique ne permet de tirer une conclusion parmi les différentes hypothèses proposées pour expliquer l'origine du Sars-CoV-2.

Je note également qu'il y a peu de nouvelles informations scientifiques présentées dans le rapport. Si on veut résoudre la question de l'origine du virus avec des méthodes scientifiques, il va falloir mettre en place les conditions pour que des investigations complémentaires puissent avoir lieu.

On manque notamment d'éléments tangibles, car les membres de la commission n'ont pas eu accès aux prélèvements sanguins congelés liés aux dons de sang de 2019 dont dispose la Chine. Ces éléments permettraient une enquête rétrospective et ils sont essentiels pour retracer le début de l'épidémie.

"Le rapport ne contient aucun élément factuel concernant les laboratoires de virologie qui travaillent sur les coronavirus dans la ville de Wuhan."

Etienne Decroly

à franceinfo

Les données de santé des personnels de laboratoires et d'éventuelles infections virales des travailleurs ne sont pas présentées, alors même que l'on espérait des études sérologiques, au vu des révélations récentes des services de renseignements américains sur la possible contamination de personnels de laboratoire.

Que pensez-vous de l'hypothèse principale, selon laquelle le virus aurait été transmis d'un animal réservoir (probablement la chauve-souris) à l'humain, par l'intermédiaire d'un autre animal non encore identifié ?

Cette hypothèse est naturellement l'hypothèse principale, car c'est un des mécanisme les mieux décrits de l'émergence des nouveaux virus humains. Pour confirmer cette hypothèse, un échantillonnage massif des animaux d'élevage et des animaux sauvages a été effectué par les autorités chinoises. Mais à ce jour, aucun échantillon contenant un virus-progéniture du Sars-CoV-2 n'a été identifié. La conclusion de la commission est que l'hypothèse reste principale, alors qu'elle n'est pas soutenue par les échantillonnages.

L'hypothèse d'un accident de l'un des laboratoires de Wuhan est qualifiée "d'extrêmement peu probable" pour expliquer l'émergence du Sars-CoV-2. Qu'en pensez-vous ?

Le rapport scientifique ne contient pas d'éléments qui infirment ou confirment cette hypothèse et il est par conséquent impossible de conclure en l'absence d'éléments tangibles. De plus, le directeur général de l'OMS a rappelé (en anglais) que "bien que l'équipe ait conclu qu'une fuite de laboratoire est l'hypothèse la moins probable, cela nécessite une enquête plus approfondie, éventuellement avec des missions supplémentaires impliquant des experts spécialisés, que je suis prêt à déployer".

Pourquoi déplorez-vous, dans une tribune que vous cosignez dans Le Monde, l'absence d'indépendance de l'enquête menée par l'OMS ?

Parce que l'on voit bien que la recherche de l'origine du Sars-CoV-2 est une question éminemment politique, au-delà de la question scientifique. Il est regrettable que parmi les scientifiques mandatés par l'OMS pour conduire la mission, certains aient collaboré et financé les travaux du laboratoire de Wuhan. Ce ne sont pas les conditions idéales pour mener une enquête impartiale.

Pensez-vous que les experts envoyés en Chine ont manqué d'accès et d'informations pour pouvoir mener une enquête plus solide ?

Oui et d'ailleurs, on ne peut pas qualifier cette mission d'enquête. C'était davantage une mission diplomatique visant à étudier les résultats des premières analyses conduites par les autorités chinoises. Les scientifiques qui ont été mandatés n'avaient pas le pouvoir d'investigation.

Il est étonnant que les autorités politiques européennes et mondiales ne s'inquiètent pas davantage de cette situation et ne soient pas plus proactives, afin que l'OMS ait les moyens nécessaires pour résoudre la question de l'origine de l'épidémie. Les enquêtes ne devraient pas débuter avec un tel délai, car il est beaucoup plus difficile de collecter des échantillons importants et donc d'identifier les mécanismes d'émergence de cette pandémie plus d'un an après son début.

"Si l'OMS n'est pas en capacité de répondre à sa mission, il faut peut-être refonder ses champs d'action."

Etienne Decroly

à franceinfo

Pourquoi est-il si important de connaître les origines du Covid-19 ?

On pourrait croire que résoudre la question de l'origine de la pandémie est inutile, au moment où il faut concentrer ses efforts sur la vaccination et le développement de traitements. C'est pourtant une question scientifique absolument clé si on veut pouvoir mettre en place des contre-mesures efficaces à l'avenir. Par exemple, pour les virus de la grippe, on sait que les élevages de canard sont à risques et peuvent favoriser l'émergence de virus potentiellement pandémiques chez l'humain. On surveille donc l'apparition de virus aviaires dans ces élevages et des campagnes d'abattage sont organisées pour éviter les zoonoses.

On pourrait mettre en place des stratégies du même type concernant les coronavirus si on connaissait les mécanismes zoologiques. Si on n'identifie pas les mécanismes sous-jacents à la naissance de l'épidémie de Sars-CoV-2, on prend le risque de rejouer des situations épidémiques similaires dans les prochaines années.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.