"On tire sur la corde en permanence" : le coronavirus peut-il faire imploser l'hôpital public ?

Avec l'épidémie de Covid-19, certains services sont extrêmement sollicités et les soignants s'inquiètent du manque de moyens dont ils disposent pour faire face à l'expansion du virus.

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Des soignants en grève pour exiger des améliorations de leurs conditions de travail doivent faire face au début de l'épidémie de coronavirus Covid-19 au CHU de Nantes (Loire-Atlantique), le 27 février 2020.  (ESTELLE RUIZ / NURPHOTO / AFP)

"On est passé d'un hôpital sous tension à un hôpital surtendu." Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon, à Paris, ne cache pas son stress face à l'épidémie de coronavirus Covid-19Dans cet hôpital de l'Est parisien, une cinquantaine de soignants, placés jusqu’ici en quarantaine, reprennent petit à petit le travail, depuis mercredi 4 mars. Ces retours vont notamment redonner du souffle aux urgences, qui ne recevaient plus les pompiers ni les ambulances mais seulement les patients venant par leurs propres moyens. L'inquiétude reste toutefois bien présente. "On espère que l'épidémie ne va pas prendre autant d'ampleur qu'en Italie. Parce que, comme toujours quand il y a une crise sanitaire en France, l'hôpital public se retrouve en première ligne, bien esseulé", dénonce Gilles Pialoux. 

L'épidémie de coronavirus survient alors que l'hôpital public traverse une crise sociale sans précédent, depuis plus d'un an. Mi-janvier, un peu partout en France, plusieurs centaines de chefs de service ont démissionné de leurs fonctions d'encadrement pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail, le manque d'effectifs et les fermetures de lits. Selon ces soignants, réunis au sein du Collectif inter-hôpitaux (CIH), c'est "un hôpital fragilisé par des années de sous-financement" qui se retrouve à affronter la crise du coronavirus. 

"Les services d'appels du 15 sont en implosion" 

Toute la difficulté pour l'hôpital est d'absorber une hausse soudaine de patients dans des services déjà surchargés. A commencer par le Samu, au cœur du dispositif de réponse. 

"Les services d'appels du 15 sont en implosion totale. On essaye d'augmenter les effectifs mais c'est compliqué de trouver des personnels volontaires quand on fonctionne déjà à flux tendu", constate Christophe Prudhomme, porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France (Amuf). "Habituellement, on a mille appels par jour. En ce moment, on constate une augmentation de 20% à 25%. Nous sommes submergés d'appels de gens qui ont besoin d'être rassurés", s'inquiétait la semaine dernière François Valli, directeur médical du Samu de Nice (Alpes-Maritimes). Dans l'Oise, département le plus touché par le Covid-19, le Samu reçoit "750 appels quotidiens en moyenne depuis le début de la crise, contre 450 en temps normal", indique son responsable Eric Guyadet, dans Le Parisien

Les services d'infectiologie sont eux aussi sollicités de manière incessante. "On reçoit plus de cent appels par jour, c'est l'enfer", résume Alexandre Bleibtreu, infectiologue à la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

Sur cent appels, on a de tout. On doit rester alertes et disponibles pour ceux qui en ont vraiment besoin. Tout cela à moyens quasi constants.

Alexandre Bleibtreu, infectiologue à la Pitié-Salpêtrière

à franceinfo

Alors que son service ne devrait être contacté que par le Samu, les agents se retrouvent à gérer des appels "des services d'urgences d'autres hôpitaux, de médecins de ville et même directement des patients eux-mêmes"

Des soignants sollicités pour réguler le Samu

Dans plusieurs hôpitaux, on pointe également une forme d'impréparation de la direction. Sophie Perrin-Phan Dinh, responsable de la CGT au CHU de Nancy (Meurthe-et-Moselle), regrette que l'instance chargée des conditions de travail ne se soit réunie que ce mardi, "alors que l'on a déjà trois cas avérés". "Si on doit faire face demain à un afflux de patients, ça va être extrêmement tendu", assure-t-elle, rappelant que le CHU a annoncé l'année dernière un projet de restructuration "drastique" avec la suppression de "600 emplois" d'ici 2024 et la disparition de "174 lits"

Dans ce CHU, le manque de personnel est tel que des soignants sont appelés à la rescousse pour aider à réguler l'explosion des appels au 15. Des messages, postés sur un groupe Facebook privé et consultés par franceinfo, montrent qu'ils sont sollicités pour relayer les assistants de régulation médicale (ARM), "surmenés". Selon ces messages, les étudiants en médecine sont également réquisitionnés sur leur temps de stage.  

Par ailleurs, certains services d'urgences, déjà surchargés, peinent à s'organiser face à l'arrivée de cas suspects. Au CHU de Creil (Oise), où était hospitalisé le patient de 60 ans mort du coronavirus, les protocoles ne sont pas toujours respectés. Selon Corinne Delys, secrétaire générale de la CGT dans cet hôpital, cinq patients se sont retrouvés en isolement mardi au sein même des urgences. "Ce n'est pas du tout comme ça que ça doit se passer. Il y a tout un circuit précis et sécurisé prévu pour les cas suspects, détaille la syndicaliste. Ils ne doivent surtout pas se retrouver dans les urgences, pour éviter les risques de contagion. Mais nos locaux ne sont pas adaptés à recevoir autant de cas." 

Pourtant, en théorie, "les hôpitaux sont préparés" à l'épidémie, assure Michèle Legeas, experte des risques infectieux et enseignante à l'Ecole des hautes études de santé publique (EHESP) à Rennes. "Nous disposons en France, comme dans le reste de l'Europe, de plans de réponse à des phénomènes épidémiques de grande ampleur, qui sont établis et testés pour vérifier que le dispositif fonctionne", précise la chercheuse. Mais "le manque de moyens financiers, le manque de personnel et la difficulté à leur fournir des repos suffisants" complique le protocole. "On va faire notre boulot, comme toujours, mais on tire sur la corde en permanence", résume l'urgentiste Christophe Prudhomme.

Un personnel administratif "très stressé"

Autre source d'inquiétude : la protection du personnel de santé face au virus. Lors de la phase 1 du plan épidémique, des centaines de membres du personnel soignant ont dû être éloignés par précaution de leurs hôpitaux, obligeant des établissements déjà sous tension à réduire encore la voilure. Mais depuis le déclenchement de la phase 2 vendredi 28 février, les soignants asymptomatiques réintègrent leur poste petit à petit. "A l’exception de Creil, où les lits de réanimation ont été fermés pendant quatorze jours, les services fonctionnent à nouveau normalement", explique Agnès Ricard-Hibon, présidente de la Société française de médecine d’urgence, au Figaro

"Au quotidien, ce qu'il faut surtout, c'est faire respecter les précautions habituelles : porter un masque et, au moindre signe infection, s'arrêter", explique Christophe Prudhomme. "On considère que le personnel hospitalier sait gérer ce type de maladies. A l'hôpital, il est toujours au contact de patients potentiellement contagieux : c'est son quotidien", analyse l'experte Michèle Legeas. 

"A Creil, les personnels en première ligne n'ont pas vraiment peur d'attraper le virus", note ainsi la responsable CGT Corinne Delys.

Il y a toutefois de très grosses inquiétudes sur notre capacité à tenir dans le temps. En termes de fatigue. Et en termes matériels.

Corinne Delys, secrétaire générale de la CGT au CHU de Creil

à franceinfo

Elle précise que l'hôpital de Creil a une autonomie en masques FFP2 "de seulement dix jours". "On espère que des livraisons vont vite arriver." Afin d'éviter une pénurie, l'Etat a décidé mardi de réquisitionner les stocks et la production de masques de protection, pour les distribuer aux soignants et aux personnes atteintes du virus. 

Selon la plupart des professionnels de santé interrogés par franceinfo, les plus inquiets sont souvent le personnel administratif et les agents de nettoyage. "Ils sont très stressés, car ils manquent d'informations", note Sophie Perrin-Phan Dinh, du CHU de Nancy. "Les agents d'accueil aux barrières des parkings, en contact permanent avec les patients, sont hyper exposés. Et ils n'ont absolument pas l'équipement nécessaire pour faire face. Ils n'ont pas eu de consignes particulières", affirme-t-elle. 

"On embolise le système"

Beaucoup de médecins, dans les services en tension, attendent avec impatience le déclenchement du stade 3 de l'épidémie. Dès lors, le gouvernement ne sera plus dans une stratégie "d'endiguement du virus" comme le décrit le ministère de la Santé dans ses documents officiels à propos des stades 1 et 2, mais dans une stratégie "d'atténuation", peut-on lire dans ce guide méthodologique à destination du personnel de santé. Seuls les cas les plus graves seront hospitalisés et la plupart des patients seront simplement maintenus à domicile. 

Un soulagement qu'espère voir venir au plus vite l'infectiologue Alexandre Bleibtreu. "Le fait de documenter tous les patients infectés demande un personnel et une énergie considérables", avance ce médecin de la Pitié-Salpêtrière.

Bientôt, il faudra laisser circuler le virus et ne prendre en charge que ceux qui sont gravement malades.

Alexandre Bleibtreu, infectiologue à la Pitié-Salpêtrière

à franceinfo

"Pour le moment, les autorités veulent être prudentes et prennent les précautions maximales, confirme la chercheuse Michèle Legeas. On embolise le système en envoyant tous les cas suspects à l'hôpital et en isolement. Ce ne sera pas tenable longtemps." 

En attendant cette nouvelle phase, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé mardi le déblocage de 260 millions d'euros mis en réserve pour les hôpitaux. Pas de quoi satisfaire le Collectif inter-hôpitaux, qui rappelle dans un communiqué qu'il "ne s'agit pas d'une nouvelle ligne budgétaire" mais de "la simple restitution de la 'mise en réserve prudentielle de 2019'". L'inquiétude persiste quant à la fatigue des soignants, "qui risquent de sortir encore plus épuisés de cette épidémie", prévoit Michèle Legeas. Beaucoup craignent qu'une fois l'épidémie passée, les luttes portées par l'hôpital public depuis plus d'un an ne se retrouvent à nouveau éclipsées. "Quand tout sera revenu à la normale, on espère que les autorités de santé auront de la mémoire", conclut Gilles Pialoux. 

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