"Ils ont vu des gens tousser, ils appellent le 15" : à Nice, le coronavirus inquiète en plein carnaval

Dans la capitale des Alpes-Maritimes, le carnaval bat son plein mais beaucoup craignent que le nouveau coronavirus, qui se propage à toute allure en Italie, ne gagne la ville. 

La place Masséna à Nice (Alpes-Maritimes), le 25 février 2020. 
La place Masséna à Nice (Alpes-Maritimes), le 25 février 2020.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

"La quasi-totalité des gens qui entrent ici, c'est pour nous demander des masques. On a beau mettre des affiches pour dire qu'on est en rupture..." A la pharmacie Nice Europe, le coronavirus est présent sur toutes les lèvres. La gérante de l'officine est interrompue par une jeune femme qui entre précipitamment. "Il vous reste du gel hydroalcoolique pour les mains ?", demande-t-elle, l'air inquiet."Vous voyez : c'est le gros stress !", lâche la pharmacienne, agacée. 

Dans les Alpes-Maritimes, touristes et habitants anticipent une éventuelle arrivée du coronavirus. Ce département frontalier de l'Italie n'a pour l'instant recensé aucun cas de Covid-19. Mais l'inquiétude grandit. La commune lombarde de Codogno, considérée comme le principal foyer de l'épidémie transalpine, n'est qu'à un peu plus de quatre heures de route. Et déjà plus de trois cents cas ont été enregistrés en Italie, dont dix mortels, en quelques jours. L'épidémie qui se répand chez le voisin italien suscite évidemment l'inquiétude en ce jour de mardi gras. Et après avoir échappé à une interruption prématurée, le carnaval niçois a finalement décidé d'annuler la dernière journée, samedi 29 février, ainsi que le feu d'artifice qui devait avoir lieu dimanche.

"Hors de question de monter dans le bus ou le tram" 

Sur la place Masséna, où se déroule l'essentiel des festivités, Stéphanie et sa mère, Béatrice, se prennent en photo devant l'immense mascotte du "roi carnaval", brûlé le soir même, comme le veut la tradition. Ces Niçoises sont des inconditionnelles du carnaval. Mais cette année, Béatrice aurait préféré éviter la foule. "Je suis âgée et je viens d'avoir une pneumopathie. Alors avec ce corono... coronavirus, je ne prends plus les transports en commun. Hors de question de monter dans le bus ou le tram." "Nous sommes venues en voiture, du coup", précise sa fille.

Stéphanie accompagnée de sa mère Béatrice, le 25 février 2020, à Nice (Alpes-Maritimes). 
Stéphanie accompagnée de sa mère Béatrice, le 25 février 2020, à Nice (Alpes-Maritimes).  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Les personnes âgées, population la plus durement touchée par le Covid-19, ne sont pas les seules à s'inquiéter. "J'ai peur pour les plus âgés mais j'ai aussi peur pour moi", avoue Florence, à la sortie d'une pharmacie. "Pour l'instant, ce n'est pas arrivé à Nice, mais c'est un miracle. Je n'en suis pas encore à acheter un masque mais je vais peut-être m'y mettre", assure-t-elle. 

"C'est sûr que ça fait partie de nos conversations", témoigne Flore, directrice d'école, qui a commandé quatre cents masques de protection en prévision pour le personnel de son établissement. "On ne m'a pas explicitement demandé de le faire, mais je ne voudrais pas qu'on me reproche de ne pas avoir pris les précautions suffisantes", explique cette quadragénaire, croisée sur la promenade des Anglais. "Mettre du gel hydroalcoolique est devenu notre activité principale de la journée", s'amuse son mari à côté d'elle.

Annulations de touristes chinois et italiens 

Présents un peu partout dans les rues de la capitale azuréenne, les touristes sont, quant à eux, assez partagés. "Faut arrêter, la grippe fait bien plus de morts et on n'en parle pas autant", s'énerve Laurent, arrivé la veille de Haute-Savoie pour le carnaval, avec ses cinq enfants. Comme lui, quatre amis venus des Landes en camping-car relativisent : "On devrait se méfier mais bon... On n'a pas envie de mettre des masques. On est comme tous les Français : indisciplinés", s'esclaffe Alain. 

On reste sur nos gardes quand même. On ira à Menton mais certainement pas en Italie. Faut pas pousser.Alain, touriste à franceinfo

Les visiteurs français croisés par franceinfo sont relativement sereins. Le sentiment est globalement le même du côté de la clientèle internationale, qui fréquente assidûment le carnaval. "Je ne me serais pas empêché de venir pour ça", résume Liam, Norvégien, qui savoure le soleil niçois en tee-shirt et sandales. En 2019, "près de 37 000 entrées pour le carnaval ont été vendues à des touristes étrangers, dont 1 500 à des clients asiatiques", relève France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur. Il s'agit d'une manne importante pour la ville. A noter toutefois que plusieurs réservations en provenance de Chine, de Hong Kong et d'Italie ont été récemment annulées, selon les témoignages recueillis dans plusieurs hôtels de la ville. 

La devanture d\'une pharmacie, à Nice (Alpes-Maritimes), affiche une pénurie de masques contre le coronavirus, le 25 février 2020. 
La devanture d'une pharmacie, à Nice (Alpes-Maritimes), affiche une pénurie de masques contre le coronavirus, le 25 février 2020.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Le personnel des hôtels est d'ailleurs parfois un peu stressé par le contact perpétuel avec des étrangers. "A force de côtoyer toutes ces nationalités tous les jours, on sait qu'on est en première ligne pour attraper le virus", s'inquiète une réceptionniste. Pour limiter les risques de contagion parmi ses employés, Jacques Soussin, le directeur de l'hôtel Masséna, a renforcé les précautions habituelles. "Nos employés doivent encore plus se laver les mains et éviter les contacts physiques avec les clients", détaille-t-il à franceinfo. "Mais il ne faut pas non plus devenir paranoïaque", tranche-t-il. 

"Il faut raison garder" 

Certains semblent pourtant avoir franchi ce seuil. Un des agents chargé de la sécurité du carnaval assure : "C'est obligé qu'il y ait des gens qui ont déjà le coronavirus à Nice, mais on ne le sait pas, c'est tout. On va s'en rendre compte quand il y aura déjà des dizaines de contaminés". Quant à Laurence, qui tient un kiosque à journaux sur le boulevard Jean Jaurès, elle s'amuse que son fils de 20 ans ne veuille plus manger chinois, par peur d'attraper le virus. "Remarquez, moi je reçois de la marchandise de Chine. Et des journaux de Milan. Je me méfie quand même", ose-t-elle.

Laurence, un journal de Milan à la main, le 25 février 2020 à Nice (Alpes-Maritimes).  
Laurence, un journal de Milan à la main, le 25 février 2020 à Nice (Alpes-Maritimes).   (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Elle n'est pas la seule à témoigner d'une certaine méconnaissance des modes de transmission du nouveau coronavirus. Lors d'une conférence de presse organisée par l'Agence régionale de santé (ARS) au CHU de Nice mardi après-midi, le docteur François Valli, directeur médical du Samu de Nice, s'est alarmé du nombre d'appels passés au 15. L'activité "explose" indique-t-il. "Habituellement, on a mille appels par jour. En ce moment, on est sur une augmentation de 20 à 25%. Nous sommes submergés d'appels de gens qui ont besoin d'être rassurés", s'agace le praticien. "Ils ont vu des gens tousser, ils appellent le 15", raconte-t-il.

Résultat : "Ceux qui appellent pour de vraies urgences se retrouvent en attente". Eric Cua, infectiologue au CHU de Nice, abonde : "On reçoit beaucoup de gens qui rentrent de Milan en panique... Alors qu'ils n'ont pas de symptômes", constate-t-il. "Il faut raison garder"

Les hôpitaux de Nice ont rappelé qu'ils se tenaient prêts à toute apparition de cas de Covid-19. Le CHU a ainsi été désigné comme établissement "de première ligne" avec celui de Marseille, a indiqué le délégué départemental de l'ARS, Romain Alexandre, lors de cette conférence de presse. L'établissement est de ce fait habilité à effectuer des tests en cas de besoin dans les prochains jours. Depuis lundi soir, une unité supplémentaire a par ailleurs été ouverte à l'hôpital L'Archet (l'un des hôpitaux du CHU), permettant de recevoir les patients suspects et de les placer, si besoin, en chambre d'isolement.