Reportage "On a le sentiment de vivre en Ehpad à 21 ans" : on a passé trois jours dans la résidence universitaire de la Doua à Villeurbanne

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Le campus de la résidence universitaire de la Doua, gérée par le Crous de Lyon, le 21 janvier 2021. (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Ces dernières semaines, un étudiant s'est donné la mort et un autre a tenté de se suicider, sur ce campus de Villeurbanne. La communauté étudiante, déjà ébranlée par le Covid-19, se retrouve marquée par ces drames.

Pour les quelque 5 000 étudiants de la résidence de la Doua, à Villeurbanne (Rhône), le salut est venu du ciel dans ce mois morose. La neige tombée samedi 16 janvier a eu pour conséquence heureuse de rompre la solitude. "Au départ, ils n'étaient que quelques-uns à jouer avec la neige et en 10 minutes, tout le bâtiment est sorti ! Des luges ont été mises à disposition et le campus est devenu un double de descente mixte", sourit Yacine Laraqui, étudiant en prépa intégrée à l'Institut national des sciences appliquées (Insa). A quelques centaines de mètres, de l'autre côté de l'avenue Albert-Einstein, les flocons ont aussi enthousiasmé les étudiants logés dans l'une des 10 résidences gérées par le Crous.

Des étudiantes de l'Insa (Institut National des Sciences Appliquées) révisent à l'approche de leurs partiels, au sein de la résidence universitaire de l'Insa, le 21 janvier 2021. (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

"Le couvre-feu ne comptait plus et tout le monde est sorti de sa chambre pour aller dehors", confirme Romain Narbonnet, depuis sa chambre. Une semaine plus tôt, il avait entendu, aux alentours de 2 heures du matin, "un hurlement et un bruit sourd, suivi d'un silence". La nuit du 9 janvier, un étudiant s'est défenestré depuis le 5e étage d'un bâtiment, créant une onde de choc sur le campus. Son état est toujours critique. Un mois plus tôt, le 7 décembre 2020, un étudiant s'était donné la mort sur ce même site, rapportait Médiacités (article pour les abonnés), mettant en lumière la détresse de la jeunesse en pleine pandémie de Covid-19.

Des photos aux murs pour "voir du monde"

"Je passe 30 à 40% de mon temps à répondre aux journalistes et le reste à répondre aux messages des étudiants en détresse et parfois aussi à des parents", confirme Romain, en deuxième année de droit. Dans un long billet posté sur Facebook, il a alerté sur l'état psychologique des étudiants, dans la foulée de ces événements. Des milliers de partages, des centaines de commentaires et des dizaines d'interventions médias plus tard, il est devenu l'un des porte-paroles officieux de la cause étudiante. "Dites bien que je suis disposé à répondre aux étudiants qui souhaitent parler", insiste-t-il, assis sur le bureau de sa chambre exiguë.

Lui-même estime être en décrochage scolaire. "Depuis qu'il y a eu ce drame, je ne peux pas me mettre à ma chaise pour assister à mes cours et me dire que je n'ai pas fait le maximum pour défendre les étudiants en détresse", témoigne-t-il. Depuis qu'il a perdu son job de serveur pendant le premier confinement, l'étudiant de 19 ans ne vit plus qu'avec les quelques centaines d'euros de sa bourse. C'est à cette période qu'il a orné sa chambre de photos de ses proches. "J'avais besoin de voir du monde", confesse-t-il dans un sourire gêné.

En face, sur le campus de l'Insa, Auriane, en 3e année, nous reçoit dans sa chambre de 16 mètres carrés. "Le couvre-feu a été la goutte d'eau en trop, parce que ça ne change rien, ça complique juste les choses." Celle qui vient de fêter ses 20 ans n'a pas vraiment pu profiter du moment. Ses amies sont bien venues pour marquer le coup, mais "on était quatre et tout le monde est parti pour respecter le couvre-feu de 18 heures."

"C'est assez frustrant toutes ces restrictions après deux années de prépa. On se dit qu'on va pouvoir s'amuser et profiter de la vie étudiante et finalement on est seule dans sa chambre…"

Auriane

à franceinfo

Séparée de son petit ami en septembre, elle comptait sur cette année pour faire de nouvelles rencontres, mais le confinement de l'automne l'a davantage isolée. "J'ai créé un profil Tinder pendant deux semaines, avant les vacances de Noël, mais je n'y vais plus. Je préfère rencontrer quelqu'un de visu", explique-t-elle.

"Je ne sais pas vers qui me tourner"

C'est encore plus dur pour les étudiants étrangers, qui ne connaissent personne. Jacques (prénom modifié), croisé au sommet des marches qui mènent au resto U, son panier repas à un euro en main, confie être "totalement isolé". Il fait partie des 25% d'étudiants étrangers des 10 résidences Crous de la Doua et des 716 locataires de chambres dont la surface n'excède pas 10,5 mètres carrés.

Arrivé en France en septembre dernier à 17 ans, il n'a pas pu ouvrir de compte bancaire à son nom et donc recevoir sa bourse universitaire. Pour ne rien arranger, des punaises de lit ont envahi sa chambre, ce qui l'a obligé à passer deux mois à Paris chez son oncle. "J'ai raté 8 à 10 évaluations en présentiel et je ne vais certainement pas valider les partiels à venir", regrette-t-il. "J'aimerais bien un soutien psychologique, mais je ne sais pas trop vers qui me tourner… Pour moi, la seule solution pour parler à d'autres personnes, c'est mon téléphone."

Jessica Lebrun, dans sa chambre universitaire à Villeurbanne. (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Pour venir en aide aux étudiants, le Crous de Lyon a mis en place des permanences psychologiques au sein des résidences. "Cela fait plus de dix ans que l'on s'occupe de la santé psychologique de nos étudiants, assure son directeur général, Christian Chazal. Depuis novembre, nous avons aussi des étudiants référents qui font du porte-à-porte pour s'assurer, d'une part, que les étudiants soient bien là, mais surtout de leur état mental. On va certainement le prolonger quand le dispositif sera rodé pour la rentrée prochaine."

Ce n'est pas assez rapide au goût de certains. "Ce n'est pas possible de tenir plus longtemps, s'agace Romain. On a l'impression que rien n'a été fait depuis le mois de mars." Jessica Lebrun, étudiante en langue et culture japonaises, se dit également sceptique vis-à-vis du rôle des étudiants référents. "J'en ai vu deux fois pendant le confinement de l'automne. Je leur ai dit que j'étais isolée et ils ont juste pris note. On peut leur dire que ça va et aller se défenestrer juste après." Au total, cinq étudiants référents parcourent le campus, où vivent 2679 élèves. Soit un référent pour 536 étudiants.

"J'ai l'impression d'être sédentaire"

Dans la résidence de l'Insa, Yacine Laraqui a aussi connu des coups de blues. En plus de l'éloignement de sa famille et des restrictions sanitaires, cet étudiant marocain doit ferrailler avec l'administration. A cause du Covid-19, la procédure pour prolonger son visa d'au moins deux ans a pris du retard, et son visa est désormais expiré. "Je n'ai plus de titre de séjour, lâche-t-il. Je n'ai aucune légitimité à rester en France."

Depuis, il multiplie les rendez-vous à la préfecture. "En tant qu'étudiant, j'ai autre chose à faire…" souffle-t-il. En novembre, il a bénéficié d'un rendez-vous avec une psychologue mise à disposition par l'Insa. "Rien que le fait de parler à quelqu'un m'a fait du bien, explique-t-il, mais je n'ai pas envie d'y retourner car je risque de prendre le créneau d'un autre. Et j'imagine que certains en ont aussi besoin."

Yacine Laraqui, étudiant marocain de 19 ans, révise à l'approche des partiels pour les étudiants en 2e année de prépa à l'Insa de Lyon.  (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Car les situations de détresse ne manquent pas sur le campus, et encore plus pour ceux qui n'ont pas la chance de vivre en colocation, comme Yacine. Ainsi, Jessica Lebrun, diagnostiquée en dépression en 2018, traîne son spleen entre ses quatre murs. "J'ai vraiment été choquée par la tentative de suicide. Je me suis dit que ça pourrait être moi", témoigne cette étudiante arrivée d'Aix-en-Provence en septembre. "J'ai l'impression d'être sédentaire. On a le sentiment de vivre dans un Ehpad, alors qu'on a 21 ans." Elle ne peut pas demander d'aide à sa famille et a même connu la faim : pendant le premier confinement, elle dit avoir perdu jusqu'à six kilos. A cette période, faute de baby-sitting pour remplir les placards, Jessica a dû se tourner vers l'aide alimentaire.

"Mieux vaut rentrer chez mes parents"

Pour aider les étudiants dans cette situation, Catherine Fillon, professeure à Lyon 3, a créé le "collectif solidarité étudiant", qui offre des paniers repas à ceux qui en ont besoin. Depuis le lancement, près de 100 000 euros de dons ont été récoltés. Les stocks proviennent de la banque alimentaire, mais aussi des achats du collectif. "Par semaine, c'est 5 000 euros de nourriture pour 300 étudiants, explique-t-elle à franceinfo. Il nous reste deux mois de stocks, donc on est constamment en train de lever des fonds." Signe de l'utilité de ce combat, Emmanuel Macron a annoncé l'élargissement du panier repas à un euro aux 2,7 millions d'étudiants dans toute la France. Le Crous de Lyon se prépare à voir la demande croître de manière "considérable", selon son directeur général, qui voit cette annonce comme un "challenge énorme".

Autre changement dans les restaurants universitaires de la métropole lyonnaise, un stand "alimentation diététique" va être ouvert la semaine prochaine. Un chef y donnera des conseils de cuisine aux étudiants. Reste à savoir combien d'entre eux y assisteront. Au sein de la Doua, les départs ponctuels sont de plus en plus fréquents. "Mieux vaut rentrer chez mes parents plutôt que rester ici", estime ainsi Gaël, une valise à la main.

Un membre du personnel semble résigné face au calme inhabituel des lieux. "C'est vrai que ce n'est pas le campus qu'on a l'habitude de connaître, presque tout est fermé… La vie de la résidence manque à tout le monde. C'est vraiment dur d'avoir la vingtaine aujourd'hui. Je les plains."

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Covid-19

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.