Face au coronavirus, la Chine prend des mesures drastiques pour montrer qu'elle "a tiré les leçons du Sras"

Pékin a annoncé la mise en quarantaine de dix-huit villes, ce qui a pour conséquence d'isoler du monde 56 millions de personnes, selon un calcul de l'AFP. Une mesure inédite. 

Une équipe médicale prend en charge un patient atteint par le coronavirus dans un hôpital de Wuhan (Chine), le 18 janvier 2020.  
Une équipe médicale prend en charge un patient atteint par le coronavirus dans un hôpital de Wuhan (Chine), le 18 janvier 2020.   (AFP)

Le bilan de l'épidémie continue d'augmenter en Chine. Dans le pays, le nombre de personnes contaminées par le nouveau coronavirus a bondi à près de 1 300 et 41 en sont mortes, selon un nouveau bilan communiqué samedi 25 janvier par les autorités. Des patients infectés ont été recensés en Asie – à Hong Kong, à Macao, à Taïwan, en Corée du Sud, au Japon, en Thaïlande, à Singapour et au Vietnam – ainsi qu'aux Etats-Unis. Toutes ces personnes sont passées par Wuhan, mégalopole de l'est de la Chine d'où est partie l'épidémie.

Face à cette progression du virus, Pékin a adopté des mesures draconiennes. Wuhan et dix-sept autres villes ont été placées en quarantaine. Environ 56 millions de personnes, selon les estimations de l'AFP, vivent ainsi coupées du monde, avec l'obligation de porter un masque, alors que commencent ce vendredi les congés du Nouvel An lunaire. A Pékin, les festivités, qui drainent habituellement des centaines de milliers de badauds, ont été annulées. Autres symboles : la Cité interdite et une partie de la Muraille de Chine ont été fermées jusqu'à nouvel ordre pour éviter tout risque de contamination entre les visiteurs. 

Changement de communication 

Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a salué les mesures "très, très fortes" adoptées par Pékin pour endiguer le virus. "Nous espérons qu'elles seront à la fois efficaces et de courte durée", a indiqué jeudi l'agence onusienne, qui a renoncé, pour le moment, à déclarer une "urgence de santé publique de portée internationale", comme elle l'avait fait pour la grippe H1N1 en 2009 ou pour la fièvre Ebola en 2014. 

L'autorité sanitaire mondiale rappelle qu'à l'heure actuelle, toutes les victimes ont été contaminées lors d'un voyage en Chine. Selon Tedros Adhanom Ghebreyesus, "iI n'y a aucune preuve de transmission interhumaine en dehors de la Chine" et, dans le pays, celle-ci "semble être limitée à des groupes familiaux et à des travailleurs de la santé qui s'occupent des patients infectés".

C'est pourtant la révélation de la transmissibilité du virus entre humains qui a provoqué la riposte chinoise drastique à laquelle on assiste aujourd'hui. A Wuhan, les premiers cas ont été constatés dès le mois de décembre. Pourtant, à l'époque, les médias officiels qualifiaient ces témoignages de "rumeurs". 

"Les autorités locales ont très probablement tenté de dissimuler l'existence de la maladie", estime Larry Ong, du cabinet SinoInsider, spécialisé dans l'analyse des politiques chinoises. Ce n'est que lundi, lorsqu'un scientifique officiel chinois a annoncé que la transmission entre humains était "avérée", que le gouvernement central a commencé à prendre des mesures radicales et à sonner l'alerte au niveau international.

Des "erreurs" des autorités locales

Comment expliquer ce changement de braquet ? "En matière de santé, le gouvernement central chinois ne donne que les grandes lignes et distribue les enveloppes budgétaires. Ce sont ensuite les autorités locales, souvent très corrompues, qui décident de ce qu'elles font de ces fonds alloués", explique Carine Milcent, chercheuse au CNRS, professeure associée à l’Ecole d’économie de Paris et spécialiste du système de santé chinois. "On voit bien qu'il y a eu des erreurs commises par les autorités locales de Wuhan. Le gouvernement central a décidé de reprendre la main."

La Chine veut montrer au monde qu'elle gère la situation et qu'elle a tiré des leçons de l'époque du Sras. Quitte à sembler alarmiste.Carine Milcent, chercheuse au CNRSà franceinfo

Le syndrome respiratoire aigu sévère (Sras), provoqué par un coronavirus cousin de celui que nous connaissons aujourd'hui, s'était répandu comme une traînée de poudre en 2002 et 2003, et avait déclenché une psychose planétaire. Au total, 774 personnes y avaient succombé, dont 349 en Chine continentale. L'OMS avait alors pointé Pékin du doigt, accusant les autorités chinoises d'avoir tardé à donner l'alerte pour tenter de dissimuler la situation. 

Menace sur la croissance

Cette crise avait provoqué un ralentissement de l'économie chinoise, mais n'avait pas pénalisé durablement la croissance du géant asiatique, qui demeurait à l'époque la manufacture du monde. Aujourd'hui cependant, "la situation économique est plus difficile qu'elle ne l'était lors de l'épidémie de Sras", remarque Mary-Françoise Renard, professeure et responsable de l'Institut de recherche sur l'économie de la Chine (Idrec) à Clermont-Ferrand, interrogée par l'AFP.

L'année dernière, avec une croissance à 6,1%, la Chine a signé son score le plus faible depuis trente ans. Depuis le début de la guerre commerciale entre Pékin et Washington, les exportations, un des piliers de l'économie chinoise, souffrent durement des surtaxes douanières imposées par Donald Trump. 

Pour compenser, la Chine compte sur son économie intérieure et sur la consommation. Or, avec le coronavirus, "c'est le cœur même de la croissance économique" qui risque d'être touché "parce que les gens risquent de moins consommer. Ils ne voudront pas autant se déplacer pour aller au restaurant ou dans les lieux publics", analyse Mary-Françoise Renard. 

"Calmer la panique"

Dans un pays encore traumatisé par le Sras, cette nouvelle crise sanitaire met à l'épreuve le système de santé encore instable. "Il y a vingt ans, au moment de la pandémie [de Sras], il n'y avait pratiquement aucun système de santé en Chine. Depuis, beaucoup de choses ont été faites, mais le système demeure très inégalitaire et corrompu", explique Carine Milcent. Les villes placées en quarantaine accueillent beaucoup de travailleurs migrants, mais ces derniers n'ont pas les mêmes droits aux soins que les résidents permanents. "Par conséquent, pour être bien soigné, il faut donner une 'enveloppe rouge' [une expression qui désigne les dessous-de-table]", explique la spécialiste du système de santé chinois.

Ce contexte accentue l'engorgement des hôpitaux. "Les Chinois n'ont pas du tout confiance dans les petits centres de santé de quartier, où les médecins ne sont pas formés. Ils se ruent donc dans les grands hôpitaux de centre-ville qui sont surchargés, même s'ils ne sont pas sûrs d'être infectés par le virus", poursuit Carine Milcent. 

Imaginez si, au lieu d'aller voir son médecin traitant, tout le monde appelait le Samu ou fonçait aux urgences.Carine Milcent, chercheuse au CNRSà franceinfo

Face à l'afflux de patients, les autorités chinoises ont annoncé la construction express d'un hôpital à Wuhan, dédié à la prise en charge des malades infectés par le coronavirus. Le bâtiment, qui doit accueillir un millier de patients, devrait sortir de terre en seulement dix jours. Le site "atténuera la pénurie de ressources médicales", a promis, jeudi, l'agence officielle Chine nouvelle. 

Le chantier de construction d\'un hôpital spécialisé dans la prise en charge du coronavirus, le 24 janvier, à Wuhan. 
Le chantier de construction d'un hôpital spécialisé dans la prise en charge du coronavirus, le 24 janvier, à Wuhan.  (MAXPPP)

"Contrairement à l'époque du Sras, où rien n'était dit, le gouvernement communique beaucoup afin de calmer la panique et de montrer à la population que la situation est sous contrôle, analyse Carine Milcent. Même s'il faut bien avoir conscience qu'en Chine, toutes les informations sont contrôlées et sélectionnées."