Covid-19 : pourquoi ne peut-on pas connaître le vrai bilan de la pandémie dans le monde ?

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Un an après le début de la pandémie, il demeure impossible de disposer d'un bilan mondial précis du nombre de victimes.  (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

La manière dont les morts du Covid-19 sont rapportées diffère d'un pays à l'autre. Chez certains, les chiffres particulièrement faibles interrogent. Dans ces conditions, difficile d'estimer le réel bilan de la pandémie.

Au 14 mars, le Covid-19 a fait 2 653 644 victimes à travers le monde. Ce bilan est en fait une addition. Celle des données concernant le nombre de morts de la maladie publiées par les autorités de chaque pays et recensées depuis janvier 2020 dans le tableau de bord de l'université américaine Johns-Hopkins, qui fait référence sur le sujet. Or ces chiffres sont globalement sous-évalués, concèdent tous les spécialistes. Comment peut-on, un an après le début de la pandémie, disposer de données aussi imprécises ? Pourquoi tant de graphiques, de courbes, et toujours autant d'inconnues, dès lors qu'il s'agit d'évaluer les ravages de cette maladie ?

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La réalité mathématique est brutale : pour être correctement pris en compte, les morts doivent devenir des données. Mais à l'heure de dresser un bilan, franceinfo s'est heurté à l'impossibilité du décompte.

Des données déjà incertaines hors pandémie

Avant de compter le nombre de morts du Covid-19, encore faut-il être capable de tenir un registre des décès, hors période de pandémie. En clair, pouvoir comptabiliser correctement les morts, quelle que soit la cause des décès. "En temps normal, sur quelque 200 pays dans le monde, l'OMS estime qu'environ 70 d'entre eux rapportent avec précision et fidèlement le nombre des décès. Et ça, c'est quand tout va bien", explique Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et chercheur associé à l'Institut national d'études démographiques (Ined). "Sauf que dans ces pays qui sont, pour faire simple, les plus avancés, chacun a développé son propre système."

Même parmi les bons élèves, "tous les bilans ne sont pas strictement comparables", poursuit le démographe, anéantissant l'espoir de s'en sortir en additionnant les données communiquées par les Etats. Dans les pays en développement, où les aînés meurent plus souvent à domicile que dans des structures médicalisées, ces chiffres relèvent tout simplement du mystère, faute d'organismes permettant de les collecter rigoureusement.

Ainsi, sur plus de 50 pays du continent africain, seulement huit possèdent un système permettant aux autorités d'enregistrer systématiquement les décès, selon la BBC*. En Asie, c'est le cas de la moitié des pays, selon la même source. La Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique de l'ONU (Cesap*) concède que "de nombreuses morts ne sont pas rapportées (…) Dans des circonstances normales, la cause n'est pas mentionnée dans au moins cinq décès sur sept." Des circonstances normales… Voilà qui ne sonne pas très Covid-19.

L'ère de l'urgence et du bricolage statistique

Etonnamment, de nombreux pays riches ont aussi eu toutes les peines du monde à s'adapter aux besoins en statistiques créés par la pandémie. En France, le gouvernement a confié dans l'urgence à Santé publique France (SPF) la mission d'effectuer quotidiennement le terrifiant décompte. Pour cela, "ils ont étendu SI-VIC, un dispositif mis en place après les attentats de 2015 pour mettre en interconnexion les grands hôpitaux et les services d'urgence, raconte Jean-Marie Robine. On part du présupposé qu'en France, si on meurt du Covid, alors cela se passe à l'hôpital. Certes. Mais des pans entiers de l'hôpital (la psychiatrie, la réadaptation et les unités de soins de longue durée) ne sont pas connectés à SI-VIC. Et puis fin mars 2020, on s'est aperçu qu'il y avait une hécatombe dans les Ehpad."

Pour pallier ce manque dans les données, "on ne connecte pas ces structures à SI-VIC, mais on se repose sur un autre système existant dans les Ehpa (établissements d'hébergement pour personnes âgées)", lesquels regroupent les maisons de retraite et les Ehpad. Vous reprendrez bien du mille-feuille administratif ?

"Fin mars et début avril 2020 ont été marqués par beaucoup de bricolage. Ce qui est très grave, c'est que rien n'a été harmonisé depuis."

Jean-Marie Robine, démographe

à franceinfo

Durant les premières semaines de l'épidémie, les couacs étaient nombreux, rappelle Jean-Marie Robine, entre ceux qui ne donnaient pas le nombre de décès en maison de retraite, ceux qui le fournissaient, puis ne le fournissaient plus du jour au lendemain, et ceux qui ne détaillaient pas leurs chiffres.

Par ailleurs, pour déterminer les causes de la mort, les Etats doivent se référer aux consignes* de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Or, "les pays fournissent généralement leurs propres consignes aux soignants concernant le timing et la façon d'enregistrer un décès Covid-19", écrit le site Our World in Data*. Si le Covid-19 a joué un rôle dans la mort du patient, ou s'il a causé des complications ayant entraîné la mort, alors le décès est attribué au Covid-19 dans certains pays, mais pas dans d'autres. Il faut parfois la confirmation d'un test. Mais pas toujours. Enfin, en début d'épidémie, combien d'insuffisances respiratoires, de pneumonies, d'arrêts cardiaques ou d'AVC survenus en complication du Covid-19 sont passés sous les radars ?

Entre mythes, déni et mensonges

Les experts tentent aussi de comprendre dans quelle mesure les pays pauvres abritent des victimes "cachées", écartées des décomptes. Prenons la Tanzanie : depuis le mois de mai 2020, le pays n'a pas rapporté un seul cas de Covid-19. D'après John Magufuli, le président de ce pays de 56 millions d'habitants situé dans l'est de l'Afrique, Dieu lui-même a mis fin à l'épidémie. Or, en Zambie voisine, près de 400 personnes ont officiellement succombé au Sars-CoV-2 en 2020. Cité par le New Yorker*, Lawrence Mwananyanda, médecin et spécialiste de la santé mondiale, estime que la mortalité liée au Covid-19 pourrait y être dix fois supérieure au bilan officiel. Affirmer que ces pays échappent à la pandémie est "un mythe né de l'absence de données", tranche le spécialiste américain des maladies infectieuses Christopher Gill, cité par l'hebdomadaire.

Pour Jean-Marie Robine, les arguments démographiques – ces pays compteraient moins de morts car leur population est plus jeune, donc moins fragile – ou génétiques – le système immunitaire de leurs habitants résisterait mieux au coronavirus – ne suffisent pas à balayer l'hypothèse d'une sous-estimation du nombre de victimes. "Il existe des exemples où la population est jeune, comme à Manaus [au Brésil], et où l'épidémie a flambé deux fois", constate le démographe.

Enfin, les données peuvent être manipulées à des fins économiques (notamment dans les pays qui vivent principalement du tourisme) ou politiques. Le faible bilan chinois laisse dubitative une partie des experts. "Si c'est bidon, c'est d'une sophistication incroyable. Est-ce que les Chinois trichent ? A vrai dire, on n'en sait rien, estime Jean-Marie Robine. Les Grecs n'ont presque pas de cas de Covid. Est-ce qu'ils tricheraient pour faire revenir les touristes ? Ou un pays comme l'Arabie saoudite, pour qui l'enjeu des pèlerinages est très important ? L'Iran ? On ne sait pas non plus."

Les défis du calcul

Dans ces conditions, les spécialistes préfèrent se fier aux chiffres de la surmortalité générale plutôt qu'aux incertains bilans quotidiens des victimes du Covid-19. "Les Russes ont rapporté peu de décès liés au Covid mais ont déclaré en parallèle des pneumonies atypiques avec un excès de mortalité assez incroyable de maladies respiratoires", continue Jean-Marie Robine. C'est en publiant leurs statistiques de surmortalité qu'"ils se sont trahis", selon lui, révélant aux observateurs aguerris leur tour de passe-passe pour minorer leur bilan Covid. De même, "on sait qu'il y a quelque chose qui cloche avec les chiffres de l'Italie parce que la surmortalité y est supérieure au total des décès Covid rapportés."

Car l'étude de la mortalité est une science. "Par exemple, il ne peut pas y avoir beaucoup de centenaires dans un pays et une forte mortalité infantile", précise le démographe.

"Si vous laissez filer une information, on est capable de reconstituer le reste. Ce qui compte, c'est la cohérence des chiffres entre eux."

Jean-Marie Robine, démographe

à franceinfo

Pour le chercheur, la règle de base en temps de crise sanitaire est la suivante : "Le total des morts liées au Covid-19 est forcément supérieur à la surmortalité de ce pays."

Cette certitude s'explique par ce que les spécialistes appellent "l'effet de moisson". En clair : une épidémie emporte des gens qui seraient décédés d'autre chose dans une même fourchette temporelle s'ils n'avaient pas contracté le Covid-19. Ces victimes ne constituent donc pas de la "surmortalité". Enfin, les restrictions prises pour lutter contre la pandémie évitent certains décès, comme des morts violentes ou dues à des accidents de la circulation. Grâce à des modèles complexes, les épidémiologistes et les statisticiens seront donc, à terme, capables d'extrapoler et d'affiner les chiffres de la surmortalité, pour s'approcher d'un bilan réaliste de la pandémie.

Mais attention, les spécificités du Covid-19 viennent encore compliquer leur tâche. "Si le Covid-19 était disséminé de façon égale dans le monde entier, en partant de l'hypothèse raisonnable qu'on meurt autant du Covid dans tous les pays du monde, on pourrait calculer le nombre de décès manquants assez facilement. Mais l'existence de clusters complique les choses", estime Jean-Marie Robine. Zones rouges, orange, jaunes, vertes au sein d'un même pays ; clusters observés dans des grandes villes, le long de rivières, indépendamment des frontières… Pour concevoir les modèles mathématiques permettant de dresser un bilan du Covid-19 le plus proche de la réalité, il faudra envisager de nouveaux calculs et mener de nouvelles enquêtes de terrain. Un défi ambitieux qui demandera du temps.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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