Covid-19 : comment expliquer l'horaire butoir de 22 heures pour la fermeture des bars dans les zones d'alerte renforcée ?

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 (ANDRESR / E+)

Le ministre de la Santé a annoncé, mercredi soir, que les bars devraient fermer au plus tard à 22 heures dans 11 métropoles placées en zone d'alerte renforcée face au regain de l'épidémie.

Le couperet est tombé mercredi 23 septembre, un peu avant 20 heures, au moment du dîner. Les bars "ne pourront pas rester ouverts au-delà de 22 heures", à partir de lundi, dans 11 métropoles, dont Paris, Lyon ou Nice, toutes en zone d'alerte renforcée, a annoncé le ministre de la Santé lors d'une conférence de presse, pendant laquelle il a présenté des nouvelles mesures de restrictions sanitaires pour lutter contre l'épidémie de coronavirus

Pourquoi avoir choisi cet horaire, 22 heures, et pas 23 heures par exemple ? Olivier Véran n'a donné aucune justification sur ce point précis. Sollicitée par franceinfo, la direction générale de la santé nous a renvoyé vers le ministère de l'Intérieur.

Interrogé dans l'émission "Vous avez la parole" sur France 2 jeudi soir, le Premier ministre a été un peu plus prolixe"Toutes celles et ceux qui nous écoutent, dans ces grandes agglomérations, voient des bars avec, à partir d'une certaine heure, beaucoup de monde, qui n'a pas de masque, qui ne respecte pas les gestes barrières, donc ce sont des foyers de contamination. On le voit tous", a justifié Jean Castex. "Pourquoi à Marseille une fermeture complète et dans quelques autres métropoles, à 22 heures ? Tout simplement parce que les données épidémiologiques y sont moins dégradées et que je tiens beaucoup à cette riposte graduée. Nous nous adaptons au territoire", a-t-il ajouté.

"Les bars seront pleins avant" 22 heures

"Cela veut dire que le virus se développe à 22h05 plutôt qu'à 21h55... C'est débile, ça ne fait que déplacer le problème !", s'insurge auprès de franceinfo Hubert Jan, président de la branche restauration à l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (UMIH) et dans le Finistère. "Comment les gens vont-ils manger ? Une entrée, un plat en 10 minutes ?! C'est de la foutaise, le virus ne circule pas plus au restaurant que dans les transports !", renchérit Noël Ajoury, son équivalent sur la Côte d'Azur. La profession est unanime sur ce point.

A Paris, dans un message adressé aux maires d'arrondissement, la préfecture de police précise cependant que les restaurants – les établissements qui ne servent pas d'alcool sans nourriture – "pourront continuer à fonctionner normalement".

Faut pas croire que la population jeune va rester à se morfondre dans sa chambre. Ce sera la fête à neuneu ailleurs.

Hubert Jan, responsable à l'UMIH

à franceinfo

C'est également ce que craint Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la mairie de Paris : "Le risque c'est de déporter les gens vers des espaces privés, qui sont très à risque." "La fermeture des bars à 22 heures peut être contre-productive", a-t-il soulevé, jeudi, sur franceinfo. "C'est un constat partagé avec la préfecture", précise-t-il, considérant "que les bars sont plus faciles à surveiller" que les appartements des Franciliens.

Lors d'un colloque sur les villes au Havre, auquel Anne Hidalgo participait, la maire de Paris a affirmé que cette décision était "difficile à comprendre". "C'est de la démagogie. Si la justification, c'est la peur du cluster, ça ne tient pas, puisque les bars seront pleins avant. Pour qu'on puisse vivre avec le virus, la clé, c'est que les gens soient responsables", observe Anne Souyris, adjointe à la Santé parisienne, dans Libération.

Trois fois plus de risques de contamination dans un bar, selon une étude américaine

Une décision arbitraire, sans aucun fondement ? Pas pour le professeur Xavier Lescure, médecin spécialiste en maladies infectieuses à l'hôpital Bichat, à Paris, qui estime qu'il faut faire face à de nouvelles contraintes pour contenir l'épidémie de Covid-19. "Certes, on peut aller au cinéma, mais quand on est au cinéma on se tourne le dos. Alors que dans les bars, on est face à face, on boit des verres et on se relâche", décrit-il sur franceinfo. Il comprend le ras-le-bol des Français, mais considère que "c'est en expliquant les choses aussi simplement" que l'on peut éviter "la méfiance, voire la défiance" de la population.

"Des données américaines prouvent que le risque d'être contaminé est multiplié par trois à quatre dans un bar, par deux dans un restaurant", argumente le Pr Xavier Lescure dans Le Parisien. Le Premier ministre s'est appuyé sur les mêmes données pour justifier la fermeture totale et anticipée des bars. 

Toutes les études dont nous disposons montrent que les restaurants sont un lieu possible de circulation virale.

Jean Castex, Premier ministre

sur France 2

"Les bars et restaurants sont, en particulier, des endroits où, soit on est obligés d'enlever le masque pour manger, soit dans les bars, c'est encore plus fort, on a une chance de se contaminer plus forte qu'ailleurs. Trois fois plus qu'ailleurs dans les bars, deux fois plus dans les restaurants", a détaillé Jean Castex en direct.

De fait, les traçages de contacts dans quelques Etats américains ont mis en évidence cet été que les bars et les restaurants étaient à l'origine de nombreuses contaminations. Publiée à la mi-septembre, une nouvelle étude (en anglais), des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), va dans le même sens. 

Les enquêteurs ont demandé aux participants s'ils portaient un masque et d'indiquer quelles avaient été, durant les 14 jours précédant les symptômes, leurs éventuelles expositions communautaires. Il est alors apparu que les personnes contaminées par le coronavirus étaient 2,8 fois plus nombreuses à déclarer être allées dans un restaurant que les individus testés négatifs. En outre, elles ont déclaré 3,9 fois plus souvent être allées dans un bar ou un café que les personnes testées négatives.

Autant d'enseignements qui orientent les gouvernements des pays européens. Ainsi, au Royaume-Uni, parmi les nouvelles restrictions entrées en vigueur jeudi, figure la fermeture des pubs dès 22 heures. Les restaurants, dans lesquels seul le service à table sera autorisé, sont aussi concernés. "Tout lieu qui reçoit du public où on doit enlever le masque" est désormais dans le viseur des autorités, comme l'a rappelé Jean Castex jeudi soir. Si le ministre de la Santé a fixé le cap, c'est désormais aux préfectures de définir l'horaire exact de fermeture des bars par arrêté. Et la décision d'appliquer la mesure aux restaurants leur incombe également.

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