Covid-19 : cinq questions sur le rétro-tracing, la (nouvelle) arme de l'Assurance maladie pour traquer les clusters

Pour tenter d'identifier les chaînes de contaminations au Covid-19, la France a généralisé l'utilisation du rétro-tracing.

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Une traceuse de l'Assurance maladie consulte la plateforme de rétro-tracing, à Nantes, le 15 juin 2021. (JEREMIE LUSSEAU / HANS LUCAS / AFP)

Après deux mois de baisse du nombre de nouveaux cas de Covid-19 en mai et en juin, les contaminations quotidiennes repartent à la hausse en France. Leur niveau reste cependant relativement bas, ne dépassant pas les 5000 cas par jour depuis un mois.

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Mis à mal dès le début de la deuxième vague en octobre dernier en raison du grand nombre de cas, la recherche de clusters et le traçage des personnes testées positives ont pu reprendre plus efficacement ces dernières semaines. Pour mener ce travail d'enquête, la France a généralisé le 1er juillet le recours au rétro-tracing, ou traçage rétroactif.

1Qu'est-ce que le rétro-tracing ?

La technique de traçage utilisée en France repose surtout sur la recherche des cas contacts : quand un patient est testé positif au coronavirus, le but est d'identifier les personnes à qui il aurait pu transmettre le virus, en descendant, donc, la chaîne de contamination. Cette technique est appelée contact-tracing. A l'inverse, le rétro-tracing a pour but d'identifier la personne qui a infecté le patient testé positif, en remontant la chaîne de contamination pour trouver où et quand ce dernier a pu contracter le virus.

Le contact-tracing et le rétro-tracing sont des techniques complémentaires et le recours au second ne signifie pas la fin du premier. D'ailleurs, lorsqu'on arrive, via le rétro-tracing, à identifier le lieu de contamination du patient 0, on réalise alors un tracing de ses cas contacts, pour retrouver les autres personnes qui auraient aussi pu être infectées à ce moment.

2Comment ce dispositif est-il appliqué ?

Cette technique a été généralisée le 1er juillet par l'Assurance maladie, après des expérimentations dans deux départements (Côte-d'Or et Loire-Atlantique) depuis le 25 mars et un élargissement progressif au cours du mois de juin. Le rétro-tracing se fait par téléphone, en plus du contact-tracing classique.

"Concrètement, après avoir listé les cas contacts du patient zéro, l'enquêteur de l'Assurance maladie l'interroge pour savoir s'il connaît le lieu, la situation, l'événement à l'origine de sa contamination et les personnes qui auraient également été exposées au risque de contamination", détaille la Caisse nationale de l'assurance maladie (Cnam) à franceinfo.

C'est la Cnam qui réalise l'essentiel du travail de contact-tracing classique ou de rétro-tracing. Les Agences régionales de santé (ARS) prennent le relais "en cas de situation complexe ou de contamination d'ampleur", précise la Cnam. Ces "contaminations d'ampleur" sont les situations dans lesquelles un nombre important de personnes ont été exposées au même moment ou qui touchent des infrastructures sensibles (établissements de santé, écoles…).

Si le patient arrive à identifier l'origine probable de sa contamination, ;l'enquêteur procède alors à un entretien spécifique au rétro-tracing.

"Dans les jours qui ont suivi leur isolement, près de 10% des personnes coexposées sont, elles-aussi, devenues positives."

Caisse nationale de l'Assurance maladie

Les entretiens de rétro-tracing sont plus longs : 40 minutes au lieu de 20 minutes pour le simple traçage des cas contacts. Jusqu'à 10 000 personnes peuvent être mobilisées à l'Assurance maladie pour passer ces appels. La Cnam ajoute que le rétro-tracing "nécessite une forte réactivité des traceurs de l'Assurance maladie et des ARS pour que les mesures d'isolement soient prises le plus rapidement possible". En effet, la contamination du patient peut avoir eu lieu jusqu'à dix jours avant les premiers symptômes.

3Quel est l'intérêt de cette méthode ?

Ce rétro-tracing permet de mieux détecter les "superclusters", comme l'explique une étude publiée dans la revue Nature (en anglais). Cette capacité à détecter d'importants clusters repose, selon l'article, sur un biais statistique connu appelé "paradoxe de l'amitié" (que Numerama explique très bien), selon lequel "vos amis ont tendance à avoir plus d'amis que vous, car les personnes qui ont beaucoup d'amis ont plus de chance d'apparaître dans votre cercle d'amis que les personnes qui ont peu d'amis". Dans le contexte du Covid-19, cela signifie que la personne qui vous a infecté a plus de risques d'être un "super contaminateur" que vous.

Les recherches à ce sujet montrent, en effet, que le niveau d'infectiosité est très inégal d'un individu à l'autre : une étude sur les clusters à Hong Kong (en anglais) publiée fin 2020 suggérait que moins de 20% des personnes ayant contracté la maladie représentaient 80% des contaminations. Le rétro-tracing permet donc d'identifier plus facilement ces super-contaminateurs.

4Pourquoi ne pas l'avoir mis en place plus tôt ?

L'Assurance maladie avance deux arguments à ce déploiement tardif. "Avant de la mettre en place, il fallait savoir si cette méthode était pertinente et mener une étude pour le confirmer", explique d'abord la Cnam. Les résultats de l'étude Comcor de l'Institut Pasteur en décembre "ont montré que cela avait du sens". Elle souligne aussi que le dispositif ne peut être mis en place que lorsque la circulation du virus est relativement faible : "Cet hiver, le niveau de contaminations était encore trop important pour permettre le déploiement de cette méthode, du fait de la charge importante que supposent les enquêtes."

"Ça ne tient pas, objecte l'infectiologue Anne-Claude Crémieux. L'Assurance maladie affirmait déjà en novembre dernier qu'elle réfléchissait à mettre en place le rétro-tracing et qu'elle était en contact avec les Japonais." En effet, plusieurs pays d'Asie, et notamment le Japon, utilisent cette technique depuis le début de la pandémie. D'autant que "cette méthode n'est pas nouvelle", insiste Laurent Hébert-Dufresne. "Elle est utilisée depuis longtemps dans le traçage des infections sexuellement transmissible (IS T), notamment le VIH". Selon lui, "on a surtout misé sur les outils numériques, notamment les applications, qui devaient permettre de faire du contact-tracing plus efficace contre le Covid-19".

"Cette crise a révélé qu'on était extrêmement démuni en termes de santé publique de terrain."

Anne-Claude Crémieux, infectiologue

à franceinfo

Anne-Claude Crémieux estime aussi que la France a "laissé tomber ce savoir-faire médical, comme la plupart des démocraties occidentales" : "Il y a zéro traçage pour les IST, il a été abandonné il y a longtemps. Face à une épidémie d'une certaine ampleur, nous n'avons absolument pas les moyens de casser les chaînes de contaminations."

5Le variant Delta peut-il être freiné grâce au rétro-tracing ?

Dans les Landes, département le plus touché par le variant Delta, qui représente plus de 85% des nouvelles infections, selon Santé publique France, le rétro-tracing est mis en place depuis le début du mois de juin. Mais Anne-Claude Crémieux rappelle que "même les nations dites 'zéro Covid', comme l'Australie, qui avait jusqu'ici réussi à contrôler la transmission du Covid-19 grâce à une expertise et des moyens de tracing très importants, sont débordés par l'extrême transmissibilité du variant Delta". Pas sûr donc que le dispositif encore en rodage en France permette d'enrayer le développement de ce variant.

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