VRAI OU FAKE Coronavirus : le gel hydroalcoolique peut-il vraiment prendre feu dans une voiture garée en plein soleil ?

Le géant français de la chimie Arkema a diffusé sur son site une photo montrant une portière de voiture brûlée semble-t-il en raison de l'inflammation d'un flacon gel hydro-alcoolique. Mais si ce liquide contient de l'alcool, il est très peu probable qu'il prenne feu tout seul dans un véhicule. 

Extrait d\'un document diffusé par Arkema en mai 2020.
Extrait d'un document diffusé par Arkema en mai 2020. (FRANCEINFO)

La portière ouverte d'une voiture laisse voir son revêtement intérieur totalement fondu. La photo illustre une note d'information à l'en-tête du géant français de la chimie Arkema, partagée sur Twitter par un internaute. "Attention au gel hydroalcoolique", alerte le document, alors que l'usage de ce produit s'est banalisé lors de l'épidémie de Covid-19. Le texte met en garde contre un de ses dangers supposés : à l'intérieur d'une voiture garée en plein soleil, l'alcool contenu dans le flacon pourrait se transformer en vapeur et s'enflammer sous l'effet de la chaleur. Ce risque est-il vrai ou "fake" ?

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Contactée par franceinfo, le service communication d'Arkema confirme que cette note a été diffusée sur son site de Lacq-Mourenx, dans les Pyrénées-Atlantiques, dans le cadre d'"une simple communication de sensibilisation". L'entreprise indique que la photo a été récupérée sur internet à des fins d'illustration. "Ce n'est pas quelque chose qui est arrivé à l'un de nos salariés", insiste le groupe.

"Il s'agit d'un retour d'expérience qui nous a été communiqué par un de nos confrères industriels qui a des usines en Arabie saoudite", précise Hervé Brouder, directeur du site Arkema de Lacq-Mourenx. Ce "rex" a fait l'objet d'une "alerte de sécurité" au sein du groupe et celle-ci a donné lieu à cette communication interne. C'est ainsi que la note d'information réalisée à Lacq-Mourenx s'est retrouvée sur les réseaux.

Une photo virale du Brésil à la France

Ce cliché circule en réalité abondamment sur les réseaux sociaux, comme ici sur Twitter ou Facebook. L'entreprise texane Quanta, qui construit notamment des pipelines, s'en est servie dans une note interne similaire à celle d'Arkema diffusée au mois de mai. La mise en garde de la firme américaine a été relayée par des pompiers du Nebraska et du Maine, entre autres.

Quanta y relate un incident, qui serait, selon ses dires, survenu le 26 avril en début d'après-midi. Une demi-heure après avoir garé son véhicule, cette personne (qui n'est pas un employé de l'entreprise) constate qu'un feu s'est déclaré à l'emplacement où elle avait laissé un flacon de gel hydroalcoolique. Les flammes se seraient éteintes d'elles-mêmes. Interrogée par franceinfo, Quanta n'a pas donné suite. Impossible d'en savoir plus. 

En creusant davantage, on remarque toutefois que cette photo circule sur internet au moins depuis fin avril, comme le signale le blog de fact-checking du média brésilien Estadao qui en fournit une version de meilleure qualité. Une inscription en portugais est cette fois visible à l'arrière-plan, ce qui pourrait indiquer que le cliché a été pris dans un pays lusophone. 

Un produit qui prend feu facilement... au contact d'une flamme

La catastrophe décrite dans ces posts devenus viraux est cependant hautement improbable. Comme son nom l'indique, le gel hydroalcoolique contient de l'alcool, ce qui le rend donc inflammable. Mais seulement dans certaines conditions. "En règle générale, les gels hydroalcooliques sont fabriqués soit à partir d'éthanol soit à partir d'isopropanol, si l'on se réfère aux recommandations de l'OMS", expose Yannick Pouilloux, professeur à l'Institut de chimie des milieux et matériaux de l'université de Poitiers, joint par franceinfo.

"La majorité des produits qu'on trouve dans le commerce contient de l'éthanol, parce que c'est la matière première la plus facile à trouver." Le gel hydroalcoolique est par conséquent "classé dans la catégorie des produits très inflammables", poursuit le chimiste, dont l'unité de recherche s'est lancée dans la fabrication de cette substance, afin de répondre aux besoins des soignants et des aides à domiciles de Poitiers.

Mais pour que le gel hydroalcoolique s'enflamme, "il faut une source de chaleur", insiste Yannick Pouilloux. Le point d'éclair, c'est-à-dire le moment où la solution atteint une température suffisamment chaude pour s'enflammer au contact d'une source de chaleur, est en effet assez bas : "entre 17 et 20 degrés pour l'éthanol", évalue le chimiste. "Si vous approchez une flamme, cela va prendre feu très facilement", prévient l'expert. Mais "si vous laissez du gel hydroalcoolique à température ambiante, il ne prendra pas feu", tranche le chimiste.

Un risque d'auto-inflammation à 400°C

Le gel hydroalcoolique peut toutefois s'enflammer tout seul, mais à condition d'être porté à une température extrêmement élevée. Les fiches techniques de diverses solutions (consultables ici, ici ou ) indiquent des températures d'auto-inflammation de 400, 425, voire même 450°C. L'Institut national de recherche et de sécurité confirme dans sa fiche toxicologique que la température d'auto-inflammation de l'éthanol est de 363 à 425°C. 

"Dans une voiture en plein Soleil, la température va monter à 60-70 degrés", évalue Yannick Pouilloux. La chaleur sera donc loin d'être suffisante pour entraîner une auto-combustion. "La bonbonne de gel va tout de même monter en pression et ça risque de poser quelques problèmes", prévient le chimiste. Le gel risque ainsi d'être brûlant. A l'instar d'un volant de voiture, exposé tout un après-midi sur le parking d'une plage en plein été. Mais "ce sera chaud sans qu'il y ait de flammes", souligne le spécialiste.

Un accident possible en cas d'effet loupe

Deux autres experts imaginent toutefois un scénario pouvant expliquer une auto-inflammation de gel hydroalcoolique dans une voiture. "Si un verre de lunettes, par exemple, a fait un effet loupe sur le flacon, alors éventuellement il peut y avoir auto-inflammation", envisage dans Libération le professeur de chimie à l'université d'Orléans, Guillaume Dayma, chercheur à l'Institut de combustion, aérothermique, réactivité et environnement (Icare) du CNRS. "Mais ce serait vraiment pas de chance."

Le directeur de recherche au CNRS et à l'Institut de recherche de chimie de Paris, François-Xavier Coudert, émet la même hypothèse dans 20 Minutes. "Il faudrait par exemple qu'une loupe ait été laissée dans la voiture, que les rayons du Soleil l'atteignent et que la solution se trouve sur le chemin. En réalité il n'y a pas de danger à laisser une solution hydroalcoolique dans un habitacle, même sous de très fortes chaleurs."

Même si le danger paraît largement exagéré aux yeux des scientifiques, le dirigeant du site Arkema de Lacq-Mourenx n'envisage pas pour autant de publier un correctif. "On ne crie pas au loup, se défend Hervé Brouder. Cela fait partie de la nécessité d'informer notre personnel d'un risque potentiel."