Coronavirus : ce que l'Islande enseigne au monde entier en testant massivement sa population

Le pays insulaire a fait passer des tests à environ 10% de ses habitants, bien avant que l'épidémie de Covid-19 ne devienne une pandémie. Les premiers résultats montrent notamment que les enfants sont moins porteurs du virus.

La Première ministre islandaise, Katrin Jakobsdottir, lors d\'une conférence de presse commune avec ses homologues du Lichtenstein et de la Norvège, le 3 février 2020, à Oslo (Norvège). 
La Première ministre islandaise, Katrin Jakobsdottir, lors d'une conférence de presse commune avec ses homologues du Lichtenstein et de la Norvège, le 3 février 2020, à Oslo (Norvège).  (OLE BERG-RUSTEN / NTB SCANPIX / AFP)

Avec ses 364 000 habitants, l'Islande donne une leçon de prévention à ses voisins dans sa gestion du coronavirus. Le pays insulaire n'a pas attendu l'appel massif au dépistage lancé par l'Organisation mondiale de la santé le 16 mars. Dès le 31 janvier, soit plus d'un mois avant que l'OMS parle de pandémie, des chercheurs d'universités islandaises et de la compagnie locale deCODE Genetics ont mis en place un important programme de dépistage. Les résultats (en anglais), ont été publiés mardi 14 avril, par la prestigieuse revue médicale américaine New England Journal of Medicine.

Au total, 10% de la population a été testée, ce qui fait de l'île la championne du monde du dépistage par habitants, de loin. Elle a ainsi testé dix fois plus que la Corée du Sud (10 tests pour 1 000 habitants, selon le site Our World in Data), un autre pays montré en exemple en la matière.

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Franceinfo vous explique pourquoi les résultats de cette campagne de dépistage sont particulièrement intéressants à analyser, notamment dans la perspective du déconfinement en France.

Comment s'est déroulé le dépistage ?

Deux campagnes de dépistage ont été réalisées. La première a ciblé, du 31 janvier au 31 mars, les personnes qui présentaient des symptômes du Covid-19 et les voyageurs revenant de zones à risque (initialement Chine, Alpes autrichiennes, italiennes et suisses) ou ayant été en contact avec des personnes infectées. Elle a permis aux autorités d'établir que 13,3% des 9 199 personnes testées étaient infectées, à la fin mars.

Un second dépistage a été lancé par deCODE Genetics le 13 mars. Elle visait des Islandais sans symptômes ou avec des symptômes bénins, comme un simple rhume, et qui n'étaient pas en quarantaine. La proportion de cas positifs y était très inférieure : entre 0,6 et 0,8%.

En quoi cette campagne a-t-elle permis de ralentir  l'épidémie ?

A ce jour, plus de 36 000 tests ont été réalisés en Islande. Ce dépistage massif a manifestement aidé à freiner la circulation du virus, en permettant de repérer des personnes infectées et contagieuses, mais qui n'avaient pas de symptômes ou qui pensaient avoir un rhume bénin ou une grippe.

Chaque personne dont le test était positif devait s'isoler chez elle jusqu'à 10 jours après la fin de la fièvre ou jusqu'à un test négatif, et toutes les personnes qui avaient été en contact avec elles devaient se placer en quarantaine pendant deux semaines. Si elles n'avaient pas été testées, les personnes atteintes par le virus sans le savoir ne se seraient sans doute pas isolées et auraient contaminé d'autres habitants.

L'Islande a détecté actuellement 1 720 cas sur 364 000 habitants, ce qui est proportionnellement élevé par rapport à d'autres pays qui ne testent que les patients hospitalisés. Pourtant, le pays ne compte que huit morts, ce qui, rapporté à la population, est dix fois moins important qu'en France. On peut donc conclure que plus on teste la population, moins il y a de morts.

Que peut-on retenir par ailleurs de cette campagne de tests ?

Ces tests livrent quatre informations intéressantes. D'abord, une proportion élevée de personnes ayant eu un résultat positif, soit 43%, n'avaient pas de symptômes (ou pas encore). Une nouvelle preuve que les porteurs asymptomatiques et présymptomatiques sont nombreux. D'où la nécessité de tester massivement la population afin que ces derniers se confinent au maximum pour éviter de contaminer le reste de la population.

Ensuite, les analyses montrent que dans un premier temps, ce sont probablement les Islandais revenant d'Italie et d'Autriche qui ont ramené le virus chez eux. Puis il semble que ce soit, en partie, des voyageurs revenant du Royaume-Uni, avant que ce pays-là ne soit déclaré zone à risque... Ce qui suggère que le coronavirus circulait assez tôt chez les Britanniques.

L'étude met également en évidence que les femmes sont moins susceptibles d’être positives au Covid-19 que les hommes, que ce soit au sein des personnes symptomatiques (11 % contre 16,7 % pour les personnes de sexe masculin) ou dans le groupe de dépistage non ciblé (0,6 % contre 0,9 %).

Elle montre enfin que, parmi les personnes testées présentant des symptômes, les enfants de moins de 10 ans ont deux fois moins de tests positifs que les personnes plus âgées : 6,7% contre 13,7%. La différence est encore plus forte chez les individus sans symptômes ou avec des symptômes bénins : dans ce groupe, aucun enfant de moins de 10 ans n’a été testé positif (sur 800 testés) contre 0,8% des 10 ans et plus.

Pourquoi ces résultats sont-ils intéressants pour le gouvernement français ?

Ces résultats permettent de mieux comprendre comment circule le virus et quelles populations y sont les plus sensibles. Les données sur les enfants pourraient ainsi particulièrement intéresser le gouvernement français, notamment concernant sa stratégie de déconfinement.

"On pensait que les enfants jouaient un rôle important dans la propagation de l’infection, mais l’étude islandaise montre que l’incidence du SARS-CoV-2 chez eux est faible, ce qui rejoint les données chinoises. Cela peut représenter un argument en faveur de la réouverture des écoles", estime le professeur Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à l’université de Genève, dans Le Monde.

Le gouvernement français a récemment été vivement critiqué sur son choix de rouvrir rapidement les écoles, une stratégie à rebours de ses voisins, comme Italie, l'Espagne ou l'Irlande, où aucun projet de retour en classes n'est pour l'instant évoqué. "Cette étude nous informe sur la circulation du virus chez les enfants et montre que l’on retrouve nettement moins souvent le SARS-CoV-2 chez eux. C’est cohérent avec le fait qu’il n’ait pas été signalé, dans le monde, d’épidémie dans une école entraînant un cluster, comme on le voit dans la grippe", abonde ainsi Arnaud Fontanet, membre du Conseil scientifique et de l'Institut Pasteur, dans les colonnes du quotidien.