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"A quel moment il y a eu négligence ?" : dans un Ehpad de l'Indre, des familles en plein désarroi face à l'expansion des contaminations au coronavirus

Selon la direction de l'établissement de la commune de Buzançais, une quarantaine de résidents ont été testés positifs au Covid-19 en l'espace de trois semaines. Douze sont décédés.

Article rédigé par franceinfo
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Capture écran de l'Ehpad de Buzançais (Indre), le 24 avril 2020. (GOOGLE MAPS)

"Je la croyais dans un cocon, en sécurité, et en fait je n'aurais jamais dû la laisser seule là-bas", s'indigne Nathalie Jouannet, jeudi 23 avril. Il y a quinze jours, cette habitante de l'Indre a appris que sa mère, résidente à l'Ehpad du centre hospitalier de Buzançais, avait été testée positive au Covid-19. "Je ne comprends pas, elle est confinée dans sa chambre, elle ne bouge pas, elle ne peut pas se déplacer. Comment a-t-elle pu être contaminée ?"

Depuis le début de l'épidémie, l'établissement, qui héberge 131 résidents, a connu une hausse soudaine du nombre de contaminations. Au 1er avril, trois personnes ont été testées positives. Trois semaines plus tard, selon une note de la direction publiée le 22 avril, le centre dénombre désormais 40 cas positifs et 16 cas suspects chez les résidents. "En vingt jours, on est passé de trois cas à près de 70 cas au total, entre le personnel et les résidents ! Je ne sais pas où ils ont merdé, mais c'est incroyable !", dénonce Nathalie Jouannet à franceinfo.

Une unité spéciale Covid-19 créée

Selon la direction, des mesures de prévention et de distanciation sociale ont pourtant été prises dès la mi-mars, avec l'interdiction des visites des familles, l'arrêt des activités et le confinement des résidents dans leur chambre le 27 mars. "Nous avons créé une unité spéciale de huit lits pour des patients présentant des symptômes du Covid-19", explique à franceinfo Sandra Rotureau, cadre de santé de l'établissement. "Nous avons testé systématiquement les patients symptomatiques."

Une unité sécurisée de six lits a également été créée pour les résidents déments, déambulant. Un agent est dédié à cette unité pour les soins et l'accompagnement.

Sandra Rotureau, cadre de santé de l'Ehpad de Buzançais

à franceinfo

L'équipe du personnel a été renforcée pour faire face aux nombreux arrêts maladie. Un médecin supplémentaire vient deux jours par semaine, une psychologue trois jours par quinzaine et une infirmière, au moins trois jours par semaine. "Nous avons eu jusqu'ici 29 arrêts maladie et ils ont tous été remplacés. Tous les agents sont équipés d'une surblouse, de lunettes de protection et de masques chirurgicaux, de surchausses et de gants et tabliers avant d'entrer dans les chambres", assure la cadre de santé.

Des chambres doubles faute de place

Depuis l'instauration du confinement, tous les repas sont pris en charge en chambre et les activités limitées, pour éviter les contacts. Dès lors, comment le virus a-t-il pu se propager aussi rapidement ? Pour Serge Barrat, directeur par intérim de l'hôpital de Buzançais, le centre est "victime de son architecture".

Nous avons des chambres doubles et des chambres simples qui partagent des toilettes, et pour lesquelles le contact a pu ne pas être totalement rompu.

Serge Barrat, directeur par intérim de l'hôpital de Buzançais

à franceinfo

En l'absence de certitudes sur l'origine des contaminations, la direction émet plusieurs hypothèses. "Nous avons plusieurs résidents qui ne présentaient aucun symptôme pour qui le résultat a été positif après le confinement. Il est possible qu'avant ce confinement, ils aient contaminé d'autres personnes", suggère Sandra Rotureau. La cadre évoque aussi le cas d'une résidente qui allait trois fois par semaine en séance de dialyse au centre hospitalier de Châteauroux, qui a été testée positive, et d'une membre du personnel qui l'a également été le même jour.

L'Ehpad est le reflet de la vie à l'extérieur, on a exactement le même problème des porteurs sains non identifiés qui propagent le virus.

Sandra Rotureau, cadre de santé à l'Ehpad de Buzançais

à franceinfo

Le manque de connaissances sur le virus a aussi pu jouer. "On nous a dit, au début, que l'incubation était de l'ordre de six ou sept jours. Puis on est passé à 14, et aujourd'hui on se rend compte que ça peut être trois semaines, rappelle Serge Barrat à France 3. Il y a des gens qui ont pu contracter le virus avant même le confinement", par l'intermédiaire d'un proche par exemple.

De son côté, Nathalie Jouannet ne décolère pas. "Je ne sais pas ce qui a pu se passer, on est dans l'incertitude, à quel moment il y a eu négligence ? Le personnel revient chez lui tous les soirs et nous, on nous interdit les visites pour protéger les résidents", lâche-t-elle. Elle aurait aimé que la direction lui donne davantage d'informations, et plus tôt. "J'ai conscience que c'est une situation exceptionnelle, mais faute avouée faute à moitié pardonnée comme on dit, ça passerait mieux."

"Au moins une personne pour répondre"

Certaines familles regrettent le manque d'informations et de contacts avec leur proche. "D'habitude, j'appelle tous les jours ma mère pour la rassurer, ne serait-ce que trois minutes, mais on m'a dit que c'était trop, que je devais me limiter à un appel par semaine", déplore Pierre*, fils d'une résidente de 76 ans. Selon lui, une application de visioconférence a été installée au début de l'épidémie, mais la personne chargée de l'animer est ensuite tombée malade. "Ils ont pas eu de pot", reconnaît-il. "Depuis, la secrétaire est débordée. Je sais qu'ils font le maximum avec leurs moyens, mais j'aimerais au moins qu'il y ait une personne pour répondre."

Le seul reproche que j'ai, c'est le manque de contact téléphonique. Ça paraît peu, mais c'est énorme pour les résidents.

Pierre, fils d'une résidente

à franceinfo

Armande*, proche d'un résident de 77 ans malade du Covid-19, transféré à l'hôpital de Châteauroux, porte un regard plus clément sur la situation. "J'ai été très satisfaite que le médecin m'appelle pour me prévenir que Georges* était contaminé. Je ne peux pas dire que ça ne me fait pas suer, mais je pense qu'ils font le nécessaire. Les gens sont beaucoup plus fragiles en Ehpad et le virus se répand à une vitesse folle", estime-t-elle.

"Est-ce qu'il y a eu négligence ? Peut-être. Si le virus continue à se propager, c'est certainement qu'il y a des ratés dans la continuité des soins", admet Sandra Rotureau à France 3. En attendant d'en savoir plus sur les raisons de ces contaminations, l'Ehpad assure que les visites aux résidents pourront reprendre la semaine prochaine. Prise au dépourvu par l'annonce lundi du ministre de la Santé sur ce retour des familles, la direction a dû s'organiser dans un temps limité. "Les visites pourront reprendre, mais à un rythme très contraint, et sur demande des résidents", précise Serge Barrat.

* Les prénoms ont été modifiés.

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