TRIBUNE. "L'hôpital entier est malade" : le cri d'alarme des médecins urgentistes face à l'engorgement de leurs services

Le Dr François Braun, président du syndicat professionnel Samu-Urgences de France, s'inquiète d'une situation qui s'aggrave d'année en année aux urgences, où des dizaines de milliers de patients sont contraints de passer des heures, parfois la nuit, sur des brancards.

Aux urgences du CHU Gabriel-Montpied, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), le 14 mars 2018.
Aux urgences du CHU Gabriel-Montpied, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), le 14 mars 2018. (MAXPPP)

Les urgences sont au bord de l'explosion. Dans de nombreux établissements à travers la France, les hôpitaux doivent gérer ces dernières semaines un afflux exceptionnel de patients que leurs services ne parviennent pas à absorber. Patients relégués sur des brancards, personnels à bout de souffle, pouvoirs publics impuissants... Le Dr François Braun, président du syndicat professionnel Samu-Urgences de France, s'alarme d'une situation qui s'aggrave d'année en année. Il s'exprime ici librement. 


"Ce matin, comme tous les matins depuis deux mois, je vais bosser la boule au ventre !" C'est un discours que j'entends tous les jours en recevant des témoignages de nombreux services d'urgences à travers la France. "Combien de patients ont encore dû passer la nuit sur un brancard ? Combien de patients vais-je trouver dans les couloirs du service ?", se lamente un urgentiste lorrain. "Comment s'occuper de ceux qui vont, inexorablement, arriver aujourd'hui alors même que ceux arrivés hier sont toujours là ?" s'interroge un autre dans un grand hôpital d'Occitanie. "A combien de collègues, d'amis, vais-je devoir dire que cela ne va pas durer, que l'épidémie de grippe va passer, que des lits vont enfin se libérer dans les services... sans y croire moi-même ? Combien vont encore repartir chez eux ce soir en pleurant ?", me demande le chef d’un service de Bretagne...

Des patients qui passent la nuit sur un brancard

Que se passe-t-il donc pour que ces jeunes collègues – les médecins et les soignants des services d'urgence sont jeunes… – soient à ce point désabusés qu'ils souhaitent quitter ce métier que pourtant ils adorent ?

Cette crise n'est pas une crise habituelle. Ce n’est pas la "surchauffe" saisonnière des services d’urgence, tellement habituelle que l’on n'en parle même plus, ou alors pour dire que les urgentistes n’arrêtent pas de se plaindre...Dr François Braun, président du syndicat professionnel Samu-Urgences de France

Ce n'est pas pour eux qu'ils se plaignent, mais pour les dizaines de milliers de patients qui, depuis le début d’année, ont passé la nuit sur un brancard des urgences, faute de lit dans l'hôpital pour les installer dignement.

Car cette année, pour la première fois, nous savons combien ils sont ! Depuis janvier, 18 000 pour la centaine de services d’urgence qui renseignent le "no bed challenge", répertoire mis en place par Samu-Urgences de France. Il y a 639 services d’urgence en France : si la situation est la même partout, cela ferait plus de 100 000 patients concernés ! Lorsque l'on sait, par de nombreuses études internationales indiscutables, qu'être hospitalisé pendant une période de saturation des urgences augmente les risques de complications et de décès pendant l'hospitalisation, nous ne pouvons rester silencieux devant ce scandale sanitaire.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Chacun a son explication, sa solution miracle, mais si seulement les choses étaient aussi simples :
- Trop de gens viennent aux urgences alors qu'ils n'ont rien à y faire ? NON ! Les patients qui surchargent nos services ont besoin d'être hospitalisés. Ils ont raison de venir aux urgences.
- C'est la faute des médecins libéraux ? NON ! Là aussi ce sont des patients graves qui, de toute façon, ne peuvent être traités "en ville".
- Il faut rajouter des lits à l'hôpital ? PEUT-ÊTRE ! Mais de nombreux hôpitaux ont déjà rajouté des lits dans le cadre de leur plan "hôpital en tension", sans pour autant résoudre le problème.

"Nous avons besoin de lits d’hospitalisation !"

La structure des urgences n'est que la partie émergée de l'iceberg : c'est l'hôpital dans son ensemble qui est malade et doit se restructurer. Dr François Braun, président du syndicat professionnel Samu-Urgences de France

La qualité de la médecine hospitalière française est unanimement reconnue à travers le monde. Nos hôpitaux ont été conçus il y a plusieurs dizaines d'années, pour permettre le développement de spécialités médicales répondant à un besoin de santé centré sur des pathologies aiguës et/ou graves. Les progrès dans le traitement des cancers, de l'infarctus, de la mortalité infantile et maternelle ont été extraordinaires, au point que la durée de vie ne cesse d'augmenter... et les pathologies chroniques aussi.

Les patients qui requièrent une hospitalisation sont maintenant plus âgés et cumulent plusieurs facteurs de risques. Qui doit prendre en charge le patient présentant une "simple" infection urinaire qui va entraîner la décompensation d'un diabète, d'une insuffisance cardiaque et d'une insuffisance respiratoire ? Nos services "d'hyper-spécialité" ne sont pas conçus pour cela, ne sont pas organisés pour répondre à ce patient âgé "poly-pathologique" et prendre en charge aussi son épouse qui ne peut rester seule à la maison.

L'inadéquation entre les besoins de santé du plus grand nombre de nos concitoyens et les moyens de l'hôpital public est flagrante.Dr François Braun, président du syndicat professionnel Samu-Urgences de France

Elle est responsable de l'engorgement de l'hôpital et de sa partie la plus visible, les urgences. Nous avons besoin de lits d'hospitalisation ! De lits disponibles pour les patients que nous accueillons tous les jours, sans distinction, ce qui fait la grandeur du service public hospitalier.

La "crise" actuelle n'est qu'un symptôme qui s'aggrave d'année en année. Se contenter de la traiter, c'est laisser évoluer la maladie qui, demain, emportera tout notre système de santé et ses valeurs d'égalité et de solidarité.