"Cinquante ans, on ne les rattrape jamais" : deux "enfants de la Creuse" reviennent sur l'île de La Réunion

Deux Françaises, issues de La Réunion et transférées en métropole de force il y a plusieurs décennies, viennent de revenir sur l'île pour retrouver leur famille. Ces "enfants de la Creuse" tentent de percer le secret de leurs origines. 

Maryse Ferragut est allée consulter son dossier au conseil départemental de La Réunion.
Maryse Ferragut est allée consulter son dossier au conseil départemental de La Réunion. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

Ils sont au moins 2 150 à avoir été transférés de force en métropole, entre 1963 et 1982, dans le cadre d'un dispositif mis en place par l'ancien Premier ministre Michel Debré pour repeupler une vingtaine de départements français alors touchés par l'exode rural. Eux, ce sont les "enfants de la Creuse", comme on les appelle. Ces enfants réunionnais étaient issus de familles en difficulté et analphabètes. Ils ont été adoptés ou placés dans des fermes comme main d'œuvre gratuite. À l'époque, on a fait croire à leurs parents qu'ils reviendraient. 

Une commission d'information, créée en février 2016, tente de faire la lumière sur ce scandale d'État. Première victoire pour les associations : tous ceux qui souhaitent retrouver leur famille d'origine peuvent, depuis le mois de février, bénéficier d'un billet d'avion gratuit pour La Réunion tous les trois ans. Deux de ces "enfants de la Creuse", deux femmes, sont revenues au début du mois de décembre sur l'île pour la première fois depuis 40 ans. franceinfo a suivi ces retrouvailles bouleversantes avec leurs familles. 

À la recherche de leurs racines

"Mesdames et messieurs, il est 11h et nous venons de nous poser sur l'aéroport de Saint-Denis, à La Réunion. La température est de 29 degrés", annonce le commandant de bord du vol. À la sortie de l'aéroport, Maryse est là. "Bienvenue !" Mèche rebelle, tee-shirt noir et baskets, elle a un objectif : "Je viens dans le cadre des enfants de la Creuse, retrouver mon île et ma famille."

Une stèle a été installée à l\'aéroport de Saint-Denis de la Réunion en 2013, en mémoire des 2 150 enfants réunionnais retirés à leurs familles et exilés dans une vingtaine de départements français
Une stèle a été installée à l'aéroport de Saint-Denis de la Réunion en 2013, en mémoire des 2 150 enfants réunionnais retirés à leurs familles et exilés dans une vingtaine de départements français (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / RADIO FRANCE)

Derrière elle, au pied des palmiers, une stèle érigée en 2013 rend hommage à ces milliers d'enfants déracinés et privés d'une partie de leur identité. Marlène, 67 ans, n'est pas revenue à La Réunion depuis 52 ans. "C'est beaucoup d'émotion", souffle-t-elle. À l'époque, elle croyait être envoyée en métropole de manière temporaire. "On est venu me proposer de faire des études en France. Je me suis dit que c'était une bonne opportunité pour moi. On m'a proposé aussi de revenir tous les ans et quand vous avez 15 ans, vous y croyez." Elle a un désir particulier en revenant sur son île natale. "J'aimerais bien retrouver ma soeur que je n'ai pas revue depuis très longtemps."

À la recherche de ressemblances physiques

À 50 ans, Maryse rencontre pour la première fois sur l'île des membres de sa famille biologique : "On a l'impression qu'on s'est toujours connus alors que je ne les connais pas. Je les ai connus en photo", explique-t-elle. Les émotions s'entremêlent en son for intérieur : "C'est émouvant et, en même temps, ce n'est pas euphorique. On ne peut pas décrire. Je découvre, donc il faut me laisser du temps mais je suis contente d'avoir quatre soeurs. Clairette, l'aînée de la fratrie, a préparé un déjeuner de bienvenue dans sa maison créole, sur les hauteurs de Saint-Denis. Sur le chemin, Maryse a comme une vague impression de déjà-vu :

Il y a des odeurs, il y a des fleurs... Quand on roule, j'ai l'impression de ressentir quelque chose mais je ne peux pas dire parce que les souvenirs sont trop lointains.Maryse, une "enfant de la Creuse"à franceinfo

Elle est particulièrement heureuse de retrouver ses soeurs. "Merci de m'accueillir", leur dit-elle en arrivant. Ces retrouvailles la renvoient à ses origines : "C'est très dur de voir les ressemblances. Je les cherche beaucoup et j'aurais aimé avoir un petit truc au moins de vous quatre", déplore la quinquagénaire. "Le coeur", assure l'une de ses soeurs. "Ah ça je l'ai !", répond Maryse. "Le sourire", affirme une autre. "C'est le même ? Ah ça va alors", souffle Maryse, soulagée. 

Sur la terrasse, Maryse se livre sur son histoire. Elle montre des photos et revient sur les blessures de son adoption forcée à Perpignan. "Violences verbales, violences psychologiques, violences physiques - c'est celle que j'aimais le moins au passage", liste la Réunionnaise. Les relations avec sa famille métropolitaine se compliquent très rapidement. "Quand vous avez une mère qui a un côté alcoolique et violent, imaginez votre adolescence. Vous êtes en crise et ça donne un cocktail molotov. J'ai été virée à 18 ans de chez moi." Sa soeur réagit : "Son histoire nous touche énormément. J'espère que ça va être de longues retrouvailles."

À la recherche de documents administratifs

Le lendemain, Maryse et Marlène ont rendez-vous au conseil départemental de l'île. Toutes les deux ont demandé à consulter les archives. "Je tiens à préciser qu'il va y avoir des choses qui vont peut-être vous interpeler dans la lecture de votre dossier", les avertit Marie-Thérèse Huet, responsable du service enfance et famille, qui les reçoit. "Le département, aujourd'hui, n'est pas responsable et comptable de ce qui s'est passé il y a 50 ans."  

Pour Maryse, beaucoup de questions demeurent en suspens, notamment le rôle de sa mère. "Il n'y a pas de papiers qui dit 'je confie mon enfant à l'aide sociale à l'enfance' ? Parce que, d'après ce que j'ai pu comprendre, l'Etat m'a prise parce qu'elle ne pouvait pas élever ses enfants." Marie-Thérèse Huet tente de lui apporter une réponse : "Un rapport a déjà établi son instabilité en 1967. Il mettait déjà en évidence le désintérêt de votre maman."

À la recherche de la vérité

Quant à Marlène, le choc est rude : son dossier n'existe tout simplement pas. "J'éprouve de la colère, je ne suis pas contente du tout. J'en veux à la terre entière, j'ai reçu une sacrée gifle." Elle craque et fond en larmes : "Pourquoi la Dass s'occupe-t-elle de récupérer les enfants et d'en faire ce qu'ils ont fait ? Je ne suis pas contente, je suis révoltée !" La responsable du service enfance et famille lui assure qu'elle a "le droit d'être révoltée'. Pas de quoi réconforter Marlène :

C'est injuste. Qu'est-ce que je peux donner à mes enfants ? Ils n'ont même pas une photo de leur grand-mère, moi-même je ne l'ai pasMarlène, une "enfant de la Creuse"à franceinfo

Mais pour tous ces exilés en quête de vérité, l'enjeu va bien au-delà d'un éprouvant jeu de pistes administratif. "Le puzzle n'est pas reconstitué, c'est impossible", déplore Maryse, malgré les réponses apportées par son dossier. "Peu importe ce qu'il y a de marqué par rapport à ma mère parce que je ne sais pas si ça n'a pas été brodé par l'Etat, si ça n'a pas été rajouté ou inventé, je n'en sais rien. Je ne sais pas où est le vrai du faux, c'est le problème." Elle conclut : "Cinquante ans, on ne les rattrape jamais."

Le reportage de Sandrine Etoa-Andègue sur l'île de la Réunion
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