Allongement du congé paternité : "Il est important que le deuxième parent soit près de la mère", estime le neuropsychiatre Boris Cyrulnik

Selon le président de la commission "1 000 premiers jours", la présence du père "réalise pour l'enfant, une niche sensorielle qui lui permet de se développer au mieux de ses capacités". 

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Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik en mars 2019. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Emmanuel Macron a officialisé, mercredi 23 septembre, l'allongement du congé paternité (ou congé du second parent) de 14 à 28 jours avec sept jours obligatoires. Une décision qui prend sa source dans les propositions de la commission sur les "1 000 premiers jours" de l'enfant lancée en septembre 2019, regroupant 18 experts de spécialités différentes. Son président, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, s'est félicité sur franceinfo que "le processus [d'allongement du congé] soit lancé", arguant que "la condition parentale n'est plus du tout la même" qu'il y a quelques années.

franceinfo : Dans vos propositions en commission, vous alliez plus loin que ces 28 jours dont 7 obligatoires. Vous proposiez d'allonger le congé du second parent à neuf semaines. Regrettez vous que cela n'aille pas assez loin ?

Boris Cyrulnik : J'aurais voulu que cela aille un peu plus loin, mais je suis quand même content que le processus d'allongement du congé paternité soit amorcé. Il y a eu peut-être des contraintes administratives ou financières que j'ignore, parce que nous, on était une commission scientifique. Donc, je suis content que le processus soit lancé. J'aurais préféré ce soit un peu plus long mais je suis content quand même.

Pourquoi faut-il allonger ce congé paternité?

Aujourd'hui, la condition parentale n'a rien à voir avec la condition parentale d'hier. Hier, c'était maman gâteau à la maison. Toutes mes copines d'enfance, à 20 ans, avaient déjà un ou deux enfants. Aujourd'hui, une femme qui met au monde un enfant, elle a presque 31 ans. Elle a fait ses études, elle a appris à travailler. Et les conditions de travail des hommes ont complètement changé aussi. Maintenant, les hommes ne travaillent plus à la mine 15 heures par jour. La condition parentale n'est plus du tout la même. Or, les enquêtes scientifiques, d'après les théories de l'attachement, prouvent, filment, photographient comment la présence associée et différenciée de la mère, puis rapidement du père, réalise pour l'enfant, une niche sensorielle qui lui permet de se développer au mieux de ses capacités. Voilà la nouvelle famille qui peut être est en train de se mettre en place. Les femmes dépriment de plus en plus autour de la grossesse, de l'accouchement.

Il y a beaucoup de dépression post-natale. Il commence même à y avoir des dépressions prénatales parce que les femmes sont seules.

Boris Cyrulnik

à franceinfo

Donc, il est important que le deuxième parent soit près de la mère, de façon à ce qu'elle ne déprime pas. Et à ce moment là, le bébé se retrouve dans une niche sensorielle qui lui permet de se développer au mieux de ses capacités.

Le congé sera donc porté à un mois, mais seul une semaine sera obligatoire. Le risque n'est il pas que le père, ou le second parent, ne prenne pas tout ce à quoi il a droit sous la pression de son employeur, par exemple ?

Dans le service public, 70% des pères prennent déjà leur congé paternité. Mais c'est vrai qu'il y a d'autres institutions où l'employeur dit à son employé de travailler : "tu viens travailler, parce que c'est pas toi qui allaite". Or, d'après les travaux d'aujourd'hui, cela n'a pas de sens. Le bébé se développe mieux s'il est dans les bras de sa mère, allaité par une mère sécurisée et donc sécurisante pour le bébé. A ce moment là, le bébé se développe mieux neurologiquement, comportementalement, et affectivement. Et ce sont même ces bébés là qui arrivent les premiers au langage, c'est à dire à la relation et à la socialisation affective.

Les employeurs ont tort de dire "ce n'est pas toi qui allaite", parce que lorsqu'un père travaille avec l'angoisse au ventre, parce que la mère déprime, et que son bébé se développe mal, cet homme-là n'améliore pas ses performances professionnelles.

Boris Cyrulnik

à franceinfo

Et dans les pays d'Europe du Nord, où le congé paternité est très augmenté, on voit que les hommes travaillent mieux, prennent leur long congé, et que la rentabilité des hommes et des femmes est augmentée.

Le Medef veut que l'étalement du congé se fasse à l'initiative du salarié, sur la durée la plus longue possible, qu'il y ait possibilité de le fractionner. Est ce qu'on serait encore, là, dans la construction du lien affectif père/enfant ?

Au début, le lien affectif se tisse extrêmement rapidement. Mais l'image, la figure d'attachement prioritaire, c'est la mère. Ce sont les femmes qui portent des enfants, donc l'empreinte commence à se faire dans l'utérus, et la communication du stress d'une femme enceinte commence aussi à se faire dans l'utérus, et le bébé est altéré dans ce cas. D'où la présence du père pendant la grossesse. Mais, c'est vrai que le père peut prendre les sept premiers jours, parce que c'est le moment où  le développement neurologique de l'enfant est fulgurant et ensuite c'est le couple qui peut très bien alterner, fragmenter effectivement. Le père peut prendre son congé, comme cela se fait en Finlande, un peu plus tard.

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