Le retour du paria : la visite du Saoudien MBS en Turquie signe son grand retour sur la scène internationale

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Le président turc Erdogan accueille à Ankara le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane. C’est le grand retour du Saoudien sur le devant de la scène, quatre ans après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi.  

Article rédigé par
Jean-Marc Four - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 2 min.
Le prince saoudien Mohammed Ben Salmane accueilli par le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara (Turquie) le 22 juin 2022 (OZAN KOSE / AFP)

C’est un cas d’école : l’exemple même d’un changement de pied diplomatique, où la realpolitik et le business finissent par écraser les questions de morale. MBS, Mohammed Ben Salmane, accueilli avec les honneurs en Turquie, cela peut susciter un haut-le-cœur. Rappelons les faits : en octobre 2018, il y a près de quatre ans, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, critique vis-à-vis du pouvoir de Ryad, est assassiné en Turquie, dans les locaux du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul. Il est tué dans des circonstances atroces : découpé en morceaux, à la scie, par des agents saoudiens. La Turquie en a la preuve, la CIA aussi. Et elles pointent du doigt le commanditaire : le sommet de l’Etat saoudien, sans doute MBS ou son entourage. Le prince devient infréquentable.

Quatre ans plus tard, la Turquie et les Occidentaux avec elle, avalent leur chapeau. Oublié l’assassinat. D’ailleurs en avril dernier, la justice turque a enterré l’enquête puisqu’elle a transmis le dossier à l’Arabie saoudite. Faire juger le meurtre par son auteur présumé, il fallait y penser. 

Investissements saoudiens et drones turcs

Aujourd'hui, c’est donc la réconciliation officielle en bonne partie pour des histoires de gros sous. De nombreux contrats devraient être signés lors de cette visite de MBS à Ankara. D’un côté, le président turc Erdogan a besoin d’investissements étrangers. Il est confronté à une inflation galopante (+de 70%) et à une chute de la monnaie turque (-25% en 6 mois). À un an des élections générales en Turquie (si tant que la date ne soit pas avancée), Erdogan a désespérément besoin de voir remonter le pouvoir d’achat des Turcs. Donc quelques milliards saoudiens seraient les bienvenus, par exemple dans le BTP ou l’agro-alimentaire.

Dans l’autre sens, l’Arabie saoudite est intéressée par le matériel militaire turc, en particulier les drones. Et elle cherche aussi à cimenter un front des pays d’Islam sunnite contre son grand rival, l’Iran chiite. Donc tout est réuni pour une réconciliation.  

La volte-face de Biden pour cause de prix de l'essence

Et il n’y a pas que la Turquie à se rabibocher avec les Saoudiens. En décembre dernier, Emmanuel Macron avait été le premier dirigeant occidental à faire le déplacement de Ryad pour rencontrer MBS. Et le symbole final de la réhabilitation de Mohammed Ben Salmane aura lieu à la mi-juillet avec la visite en Arabie saoudite de l’américain Joe Biden. Pourtant lui aussi, à son arrivée à la Maison Blanche, il avait juré ses grands dieux que les Saoudiens "paieraient le prix", seraient "traités en parias", après l’assassinat de Khashoggi. D’autant que ce dernier travaillait pour le quotidien américain Washington Post. Tout cela est oublié.

Là aussi, l’économie dicte sa loi. L’inflation approche les 10% aux Etats-Unis, le prix de l’essence plombe la présidence Biden à six mois des élections de mi-mandat. Washington a besoin d’un coup de main de Ryad, 2e producteur mondial de pétrole, pour enrayer les prix de l’or noir. A fortiori avec la tension créée par la guerre en Ukraine sur le gaz et le pétrole russe. Les Saoudiens viennent justement d’annoncer leur intention d’augmenter leur production, en juillet et en août, pour alléger la tension sur le marché.

Ajoutons que les Etats-Unis voient aussi d’un bon œil le rapprochement en cours entre le géant du Golfe Persique et Israël. Et c’est ainsi que l’épouvantable assassinat de Jamal Khashoggi est en train de disparaître du paysage diplomatique.

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