Guerre en Ukraine : sous le feu de Kharkiv

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Le palais avait résisté à la Seconde Guerre mondiale et aux nazis. À Kharkiv, ce palais de l’administration régionale, où s’organisait la protection civile des quartiers et des carrefours, a été détruit par deux déflagrations, mardi 1er mars, en Ukraine. Le grand reporter Michel Scott, qui se trouvait à l'intérieur avec son équipe de TF1, a tout filmé.

Article rédigé par
Eric Valmir - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Mardi 1er mars 2022. 8h du matin. Des Ukrainiens restent près de la tente "All for Victory" de volontaires, sur la place Svobody (Liberté), à Kharkiv, au nord-est de l'Ukraine, après qu'un missile russe a frappé à l'extérieur du bâtiment du palais de l'administration régionale,  bâtiment où se trouvait l'équipe de tournage de TF1-LCI.  (VYACHESLAV MADIYEVSKYY / NURPHOTO VIA AFP)

Mardi 1er mars 2022,  à Kharkiv, en Ukraine, cinq jours après le déclenchement de l'invasion du pays, alors que les Russes attaquaient le palais de l’administration régionale, où s’organisait la protection des civils, une équipe de reportage de TF1-LCI se trouvait à l’intérieur. Le grand reporter Michel Scott a tout filmé.

Déjà il a fallu entrer dans Kharkiv assiégé. Ensuite trouver un endroit pour passer la nuit. Ce bâtiment, le siège de l’administration de région est la seule option. En plein centre, c’est ici que s’organise la défense civile, pas l’armée, mais bien les civils qui défendent les quartiers et les ronds-points dans la ville.

Il y a un risque, le lieu peut être une cible

Mais l’équipe de TF1-LCI n’a pas le choix. Ils doivent au moins faire une nuit ici. Après avoir fait un reportage sur le mode opératoire des groupes qui s’organisent dans le bâtiment, Michel Scott, Guillaume Aguerre et Alexandre Gaudin dorment au 4e étage, côté cour intérieur. Il est 8 heures du matin, Alexandre et Guillaume descendent prendre un café ou chercher à manger. Michel prépare la journée de reportage qui s’annonce intense lorsqu’une explosion retentit. Une compression d’air, un souffle qui touche physiquement. C’est un missile russe tiré sur la façade du bâtiment.

À l’arrière, Michel est indemne, et part immédiatement à la recherche de Guillaume et Alex, vite rassurés par le fixeur et le chauffeur qui lui assurent que ses deux caméramen vont bien. En descendant les étages à leur recherche, tout en filmant avec son téléphone, Michel Scott prend conscience des dégâts. Tout a été soufflé par l’explosion. Aucune fenêtre n’a tenu. Il y a des blessés et tout est détruit.

Michel retrouve son équipe et commence à vouloir travailler, mais une deuxième explosion, non pas de face, mais sur la structure, donne une impression de plafond qui s’écroule. Épaisse poussière noire qui empêche de respirer. Il n’est plus question de faire un reportage, la sécurité et le mode survie deviennent les priorités. Michel Scott se réfugie dans les sous-sols sans savoir si il y aura une autre frappe ou si des soldats au sol vont orchestrer une attaque du bâtiment avec de l’artillerie. Au bout de deux heures interminables, l’équipe trouvera un moyen de s’extraire.

Mardi 1er mars 2022, à Kharkiv, en Ukraine, un homme transporte une bonbonne d'eau, après qu'un missile russe a frappé à l'extérieur du bâtiment du palais de l'administration régionale, vers 8h du matin.  (VYACHESLAV MADIYEVSKYY / NURPHOTO VIA AFP)

S'enfuir ou s'enfouir quand le bruit de la guerre se rapproche

L’abri des sous-sols, Michel Scott l’a bien connu 48 heures plus tôt. Le journaliste emploie le mot "surface" qui sous-entend, par opposition, une vie souterraine. À la surface, il n’y plus personne quand la guerre arrive dans votre quartier, les bombardements, les tirs. Et quand le bruit se rapproche, le réflexe est donc de s’enfuir ou de s’enfouir.

On parle beaucoup des gens qui prennent les routes de l’exil, mais ils sont plus nombreux encore, de Marioupol à Kharkiv, à rester ici, pour un tas de bonnes raisons qui ne regardent qu’eux. Alors puisqu’on ne peut partir, et nulle part où se réfugier, on prend les quelques affaires personnelles qui sont chères, et on part vivre à la cave.

4 mars 2022 à Dnipro. Des civils de Kharkiv s'installent dans un centre de réfugiés au 9e jour des attaques russes à grande échelle en Ukraine. (ANDREA CARRUBBA / ANADOLU AGENCY VIA AFP)

Dans une ville du Dombass, déserte à sa surface, l’équipe de Michel Scott tombe sur un groupe de personnes à proximité d’une école. Ils ne font rien, si ce n’est respirer l’air et quelques minutes de quiétude. Les journalistes sont bien accueillis, ils sont toujours bien accueillis, là où plus personne ne va, laissant le sentiment à celles et ceux qui y vivent, qu’on les a abandonnés à leur triste sort.

"Venez voir, descendez avec nous". Michel se reprend, en disant au micro de franceinfo qu’il découvre alors une ville souterraine. Non, ce n’est pas exactement ça, corrige-t-il, mais quand on regarde les images de centaines de personnes qui s’entassent dans des galeries à perte de vue, on se dit que la notion de ville souterraine n’est pas totalement exagérée.

Kharkiv, 1er mars 2022, juste après l'attaque par des missiles russes du palais de l'administration régionale, place de la Liberté. Des sauveteurs examinent le bâtiment.  (VYACHESLAV MADIYEVSKYY / NURPHOTO VIA AFP)

La difficulté majeure du grand reporter est de repartir

De ces rencontres éphémères se tissent des liens humains d’une grande intensité, et il n’est pas simple de partir en laissant tout ça derrière soi. C’est toute la difficulté de la profession reporter. La priorité des priorités est de raconter la guerre. Si on est bloqué dans une zone où il ne se passe rien, bloqué dans un endroit par des soldats ou miliciens, si on prend la posture du combattant, si on ne pense plus qu’à rester auprès des populations assiégées, alors on s’éloigne de la mission d’information. Une mission vitale pour ne pas la laisser la propagande des belligérants opérer.

Michel Scott a dû sortir de Kharkiv, et ce ne fut pas simple, mais de l’extérieur, il peut continuer à raconter ce qui s’y joue. Il a gardé les contacts avec les miliciens, avec des civils croisés sur place qui veulent se battre, il racontera leur combat, alors que dans la poussière des ruines, il lui serait impossible de travailler et de documenter l’intensité de cette guerre. Les denrées deviennent rares. Alimentation, essence, tout devient pénurie.

La mesure du risque est aussi un fil sensible. Funambule. Nécessité d’informer et sécurité. Si le photographe ne passe pas le bout de son nez pour capturer l’image de la réalité des tranchées, le cliché ne sera jamais pris. Faire un pas en avant, puis en arrière, entrer, sortir, tout en restant concentré. Savoir ce qui est "safe", et ce qui ne l’est pas. La guerre pilonne les certitudes. Le palais de Kharkiv justement, était un des endroits les plus "safe" de la ville, lundi 28 février. Le mardi matin, il devenait un vestige de la guerre.

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