Au Portugal, des espions russes mêlés à l'aide aux réfugiés ukrainiens ?

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Polémique au Portugal, où les autorités se demandent si le réseau d'aide aux réfugiés ukrainiens n'est pas infiltré par des pro-Poutine.

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Radio France
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Le drapeau portugais. (JP AMET / MAXPPP)

Celle qui lance le pavé dans la mare, c'est l'ambassadrice d'Ukraine au Portugal. Dans un entretien à CNN Portugal, début avril, Inna Ohnivets affirme que dans certaines associations d'accueil des réfugiés ukrainiens il y a des Russes, des Russes favorables au régime de Vladimir Poutine : "Ces associations collectent des informations très personnelles. Elles demandent aussi aux nouveaux arrivants où vit leur famille en Ukraine... Ce qui est forcément très intéressant pour les services de renseignement russes".

Des associations ukrainiennes alertent elles aussi les autorités portugaises : oui, des organisations qui ont toujours fait partie de la propagande russe sont aujourd'hui impliquées dans les réseaux d'entraide aux Ukrainiens​.

Un couple de Russes dans le viseur

Tout part d'une ville, Setúbal, au sud de Lisbonne. Les réfugiés y sont accueillis par Edintsvo ("Unité", en russe), une Association d'immigrants des pays de l'Est financée par le conseil municipal de Setúbal depuis 2005.

Elle a été fondée par Igor Khashin, un Russe très connecté à l'ambassade, personnage qui en 2014 s'était prononcé publiquement en faveur de l'annexion de la Crimée selon la presse portugaise. La même année, Kachine aurait également organisé une rencontre des "compatriotes russes" européens à Lisbonne; en 2008, il se serait rendu avec son épouse à Moscou, au Congrès mondial des compatriotes russes vivant à l’étranger, lors duquel Vladimir Poutine a pris la parole. Sa femme Yulia, qui possède elle aussi la double nationalité, russe et portugaise, est fonctionnaire à la mairie.

"Nous ne sommes pas des espions"

Or parmi les quelques 160 Ukrainiens reçus par le couple selon l’hebdomadaire "Expresso", certains racontent que leurs documents d'identité ont été photocopiés ; qu'ils ont été interrogés sur leurs proches possiblement engagés au sein de forces de défense territoriale. Vendredi 13 mai, Igor et Yulia se sont défendus dans une interview au journal Publico.

"Aucune info sur n'a été transmise aux autorités russes" dit Igor, "nous ne sommes pas des espions". "Cela n'a aucun sens", ajoute sa femme. Le couple explique que s'il a numérisé les documents d'identité, c'était pour que les réfugiés puissent faire leur demande de protection temporaire auprès du SEF, le Service des étrangers et des frontières.

Collecte abusive d'informations personnelles ?

Leurs explications ont du mal à convaincre. Face à la polémique, Ioulia a été écartée des équipes municipales qui assurent l'accueil des Ukrainiens. Une enquête judiciaire a été ouverte pour collecte abusive d'informations personnelles, des perquisitions ont eu lieu à la mairie et dans les locaux de l’association.

"Je regrette cette situation inacceptable, que ce soit par irresponsabilité ou par excès de volontarisme, le fait d’avoir réduit les précautions sur des questions privées n’aurait pas dû se produire dans l’accueil des réfugiés", a déclaré mardi 10 mai la vice-ministre aux affaires parlementaires, la socialiste Ana Catarina Mendes. 

Le Service des étrangers et des frontières a de son côté déclaré qu'il n'avait pas de protocole signé avec l'association Edinstvo, et qu'il n'avait fait appel à elle que pour des services de traduction ponctuels. Il a d'ailleurs ordonné "la suspension" de toute éventuelle collaboration future.

Setúbal, pas un cas isolé

Le cas de Setúbal est très particulier : la mairie est tenue par une alliance entre les Verts et le Parti communiste, qui refuse de parler d'invasion russe en Ukraine et qui accuse Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, de s'appuyer sur des bataillons néonazis.

Mais pour les représentants de la communauté ukrainienne au Portugal, ce n'est pas un cas isolé. D'autres villes sont concernées. Pavlo Sadoka, président de l’Association des Ukrainiens du Portugal, indique à l'agence Lusa : "Aussitôt que des réfugiés ont commencé à arriver au Portugal, en mars, nous avons été alertés que certains avaient été reçus par des éléments prorusses se faisant passer pour des membres d’organisations internationales ou même ukrainiennes". Après avoir échangé avec des associations similaires dans d’autres pays, il assure : "C’est pareil dans toute l’Europe."

Dans un communiqué, l'ambassade de Russie dénonce le parti pris des médias portugais : "Il est regrettable de voir dans les médias nationaux une nouvelle tentative, dans l'esprit de la russophobie, de politiser la situation autour d'une structure de nature humanitaire". Mais le président de la République lui-même, Marcelo Rebelo de Sousa, a demandé une investigation à travers tout le pays. Depuis le début de la guerre, le Portugal a accueilli plus de 33 000 réfugiés ukrainiens, communauté immigrée, devenue la deuxième plus importante du pays.

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