"L'Abbé Pierre était un révolutionnaire" : le réalisateur Frédéric Tellier se confie sur le biopic consacré au fondateur d'Emmaüs

Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Mercredi 8 novembre 2023 : le réalisateur, Frédéric Tellier. Aujourd’hui, sort son nouveau film : "L'Abbé Pierre, une vie de combats" avec Benjamin Lavernhe.
Article rédigé par France Info, Elodie Suigo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 17 min
Le réalisateur Frédéric Tellier, le 1er mars 2022. (JOEL SAGET / AFP)

Frédéric Tellier est scénariste, réalisateur pour le cinéma et la télé. Il y a aussi eu la pub. Pour la télé, il a réalisé Paul Sauvage avec Olivier Marchal en 2004, Les Robins des pauvres en 2011 avec Michel Duchaussoy. Il a collaboré à la création du film 36 Quai des Orfèvres d'Olivier Marchal (2004), avant de réaliser en 2014 L'affaire SK1 qui raconte l'histoire vraie du policier qui a traqué Guy Georges. Ce film a connu un retentissement énorme dans le monde entier et a quasiment reçu tous les prix des festivals. Il a également rendu hommage aux pompiers avec son film Sauver ou périr (2018) et puis il y a eu Goliath avec Gilles Lellouche et Pierre Niney en 2022.

Mercredi 8 novembre 2023, sort son nouveau film : L'Abbé Pierre, une vie de combats avec Benjamin Lavernhe.

franceinfo : Pourquoi avoir réalisé un biopic sur L'Abbé Pierre ?

Frédéric Tellier : Par admiration et par manque de l'Abbé, mais aussi parce que je crois que je m'intéresse beaucoup aux victimes. C'est mon côté Ken Loach. Et là, j'ai pensé aux victimes de la rue et ça m'a emmené vers l'Abbé. Ça aurait pu s'arrêter là parce que l'Abbé est une telle icône qui n'avait pas besoin de moi. Mais c'est vrai qu'en redécouvrant quand même ses grandes actions, notamment l'insurrection de la bonté que j'avais oubliée, je me rappelais de l'appel de 1954, mais pas de ce grand mouvement populaire et surtout de sa vie privée avec Lucie Coutaz, toutes ses contradictions, ses paradoxes, ça m'a vraiment donné envie de raconter la vie de cet homme qui a quand même changé le monde.

"On est un peu en train d'oublier que l’Abbé Pierre était totalement inadapté à ce monde, mais qu’il l'a quand même changé."

Frédéric Tellier

à franceinfo

Je voudrais que nous parlions de Benjamin Lavernhe qui est extraordinaire dans ce film et qui a en plus cette voix, qui devient d’ailleurs un personnage du film. Vous avez décidé de traiter l'appel de l'hiver 54 dans son plus simple apparat, c'est-à-dire un micro et effectivement, la voix de l'Abbé Pierre avec un public subjugué derrière la console de Radio-Luxembourg. Cette voix-là a joué un rôle dans ce qu'est devenu L'Abbé Pierre.

Effectivement, quand on a enregistré l'appel de 54, on travaillait beaucoup avec Benjamin sur le fait de se dire : "Remettons tout dans l'époque exactement comme ça s'est passé", c'est-à-dire à l'appel de 54, ce petit curé révolté qui arrivait à s'indigner de ce qu'il voyait dans la rue, ne savait pas que ça allait donner l'insurrection de la bonté et qu'il allait devenir une Rockstar. Benjamin a énormément travaillé ça parce qu'il passait sa vie à écouter l'Abbé. Il avait des oreillettes et l'écoutait, il regardait tout un tas d'archives que je lui avais données. Je crois qu'il est devenu l'espace d'un film, L'Abbé. Ça s'est arrêté, il n'a pas de problème de schizophrénie, mais l'espace de ce film, je pense qu'il a été L'Abbé.

Vous avez émis aussi un gros coup de projecteur sur Lucie Coutaz qui a eu un rôle extrêmement important à ses côtés. C'est vraiment elle qui a dynamisé tout ça et qui lui a donné la force de revenir. Il avait vraiment besoin d'elle. Personne ne parle de Lucie Coutaz.

Ma première étincelle, vraiment, a été de me dire : je vais raconter l'histoire d'un des grands hommes de notre monde. Et puis, à l'arrivée, j'ai raconté l'histoire d'un couple. Leur histoire m'a bouleversé. Ils ont vécu dans le même petit appartement, puis après la même petite maison. Elle était plus âgée que lui. Elle est partie avant lui. Il ne s'en est jamais remis.

"Lucie Coutaz et l’Abbé Pierre ont vécu 40 ans ensemble. Ils étaient deux âmes sœur, extrêmement complémentaires. Ils s'entendaient extrêmement bien, ils s'engueulaient pas mal aussi. Leur histoire est une histoire d'une beauté incroyable." 

Frédéric Tellier

à franceinfo

Il voulait absolument être un saint et pourtant, il s'est fait virer de chez les capucins. C'est comme ça que vous démarrez le film. Il a aussi été résistant, député, défenseur à sa manière des sans-abris. Il a été révolutionnaire à un moment donné, ses paroles ont d'ailleurs eu beaucoup d'impact quand il s'est exprimé, qu'il a su dire à la lâcheté en tout cas, ou aux personnes qui ne font rien, "Je préfère la violence".

Il a eu des phrases d'une radicalité dans la générosité, mais d'une radicalité incroyable. C'est peut-être ça qui nous manque aussi un peu. Il y en a une que j'adore quand il disait :  'Après l'insurrection de la bonté s'il ne vient promptement l'insurrection de la justice, alors ce sera l'insurrection de la colère'. Ça, c'étaient des belles phrases de l'Abbé qui faisaient énormément bouger. C'était un très grand orateur, il avait une vibration incroyable, il mettait les gens en transe. Il y a énormément de ses discours que j'ai repris mot pour mot dans le film, qui sont tout simplement vibrants, c'est très fort de l'écouter parler, d'écouter ce qu'il disait, la façon dont il le disait.

L'Abbé Pierre était un bourreau de travail. Vous l'êtes tout autant. Pour chacun de vos films, vous faites un grand travail de recherche et de documentation. Est-ce que vous vous identifiez parfois aussi à lui ?

Oui. Après, je ne me compare pas à l'Abbé qui est incomparable, mais par exemple, je vous dévoile un tout petit truc de ma vie. Son hypersensibilité, je la connais, Je sais ce que c'est d'être hypersensible, hyper réceptif à ce qui se passe autour, d'en souffrir et d'essayer de le transformer, comme disait Baudelaire, "Transformer le mal pour en faire un truc beau". Comme j'essaye aussi d'être en transe avec les acteurs pour être dans la séquence avec eux quand ils tournent, c'est assez exténuant, mais c'est le prix pour faire un travail honnête quand on fait de l'artistique, pour transmettre des émotions aux gens.

Sur de nombreux sites aujourd'hui, Henri Grouès, dit L'Abbé Pierre, est répertorié comme étant un prêtre français. Qui était-il vraiment ?

Un révolutionnaire. Et je reprends sa parole dans le film : "Et surtout qu’on n'oublie pas de dire qu'il était le frère des pauvres".

Le combat continue, si vous souhaitez donner, les dons sont évidemment les bienvenus chez Emmaüs.

Retrouvez cette interview en vidéo :

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.