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Témoignages
Rapatriement d'enfants de jihadistes : le long travail d'accompagnement pour "les remettre sur les rails de l'enfance"

Depuis la chute de Daesh, 300 enfants français de jihadistes détenus dans les camps syriens ont été rapatriés en France. Ils sont pris en charge par les autorités et certains ont pu retourner dans leurs familles. franceinfo a pu récolter les témoignages de celles et ceux qui les accompagnent.
Article rédigé par Gaële Joly
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Sarah et son petit garçon de 6 ans dans le camp de Roj (Syrie), en avril 2022. Ils y ont été enfermés avant d'être rapatriés en France en juillet 2022. (GAËLE JOLY / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

La première fois qu'on a vu Samy, avec son grand sourire timide et ses cheveux en bataille, c'était dans les bras de sa maman, au printemps 2022, dans le camp de Roj, dans le nord-est de la Syrie. Samy n'avait jamais connu la France, il est né dans ces territoires en guerre il y a six ans, mais il rêvait d'aller à l'école de la République, et récitait des poèmes de Victor Hugo que lui avait appris sa mère, sous une tente de fortune en plein désert. 

Samy, 6 ans, a atterri en France le 5 juillet dernier, lors de la première opération de rapatriement massif en provenance des camps syriens. Trois cents enfants sont déjà revenus en France, pris en charge par les autorités, parmi eux, les deux tiers avaient moins de 10 ans. Ils sont toujours une centaine d'enfants français détenus dans les camps du Nord-Est syrien. Leur famille attend un quatrième rapatriement

Pour les enfants qui sont revenus, le chemin est tortueux, mais ils s'adaptent. Dans l'avion militaire, la mère de Samy lui avait expliqué qu'elle irait en prison, elle devait payer, lui irait en famille d'accueil. La séparation a été difficile à l'arrivée à l'aéroport de Villacoublay. "Faire vite, mais en douceur", difficile d'appliquer la consigne des autorités. Samy était inconsolable. 

"Un garçon sage et intelligent"

Le petit garçon a été placé en famille d'accueil, il a fait sa première rentrée. Mais il a fallu plusieurs mois avant qu'il ne rencontre sa famille, la sœur de sa mère, sa tante Inès, son oncle et ses cousins. Depuis, le petit garçon passe quelques week-ends avec eux, et récemment les vacances scolaires. Un garçon doux et bien dans sa peau qui adore s'amuser confie Inès : "C'est un garçon très sage, il est très intelligent, très joueur, il aime beaucoup les super-héros, raconte-t-elle. Il a des copains à l'école, il n'a pas de retard, car sa mère lui avait appris les fondamentaux, et il est très content d'avoir ce cocon familial." 

Seule ombre au tableau la séparation d'avec sa mère, incarcérée à des centaines de kilomètres. "Il ne l'a pas vue pendant presque huit mois, explique sa tante, même la maîtresse avait remarqué qu'il était un petit peu triste, et là ça va mieux depuis qu'il commence à la voir régulièrement. Le fait de savoir où elle est, de l'avoir embrassée, de l'avoir câlinée, tout ça, ça le rassure beaucoup. Et c'est surprenant de voir à quel point il fait preuve de résilience". Inès espère bien, d'ici quelques mois, pouvoir obtenir la garde définitive de son neveu, elle a déjà monté un lit dans la chambre de ses enfants. 

Prise en charge psychologique

Comme Samy, une centaine d'enfants de retour des camps sont passés au service psychiatrique de l'hôpital Avicenne en Seine-Saint-Denis. Dans son bureau recouvert de dessin et envahi de jouets, le pédopsychiatre Nicolas Bosc suit au quotidien une cinquantaine d'enfants. La majorité a moins de 10 ans. Le médecin les accueille avec des petits animaux en plastique dans un seau : "Oui, c'est vrai qu'il y a beaucoup de tigres sur le dessus. Ce sont les derniers qu'on a utilisés, explique le médecin. Très souvent, ils utilisent les lions, les tigres, les petits dinosaures, les crocodiles, le gorille, le rhinocéros, le léopard. Ce sont des animaux qui sont souvent pris pour jouer la menace, pour jouer l'attaque. C'est du jeu thérapeutique. Et nous, on va orienter le scénario. Et là, ils vont comprendre qu'on peut protéger l'enfant, qu'on peut faire appel à des adultes, qu'on peut faire appel au médecin, qu'on peut faire appel aux éducateurs et qu'on peut mettre l'enfant en sécurité. Ils vont comprendre qu'on peut punir ceux qui veulent du mal, qu'on peut les mettre à l'écart."

Il y a aussi les séances dessin, qui en disent long sur les traumatismes. "Ça va être des armes, ça va être des choses qu'ils ont vu. Ça peut être aussi des monstres, poursuit Nicolas Bosc. Regardez celui-là, on a des cheveux complètement gribouillés, avec beaucoup d'agressivité dans le geste, des yeux complètement rouges, des dents très très pointues, très colorées. On voit donc que c'est chargé au niveau émotionnel, et au niveau visuel, ça fait peur." 

Traumatisme de la séparation

Prendre en charge ces enfants, c'est aussi effacer le fantasme autour de ces "petits revenants". "Ce sont des enfants qu'il faut aider, assure le pédopsychiatre. Ils sont surtout petits et s'ils sont pris en charge, alors on va pouvoir les remettre sur les rails de l'enfance. On a plein de belles victoires. Quand on voit un enfant qui arrive à mettre des mots sur un parcours et qui arrive à comprendre pourquoi ses parents sont partis, que ses parents se sont trompés, quand on entend qu'il avance, qu'il arrive à mieux sociabiliser, que ça se passe bien à l'école et dans la famille d'accueil, on se dit que le travail qu'on a tous fait porte ses fruits."

Mais pour les avocats de ces enfants la prise en charge est clairement insuffisante. La pénaliste Marie Dosé qui accompagne plus de 50 enfants de retour de zone, le constate dans les cabinets des juges pour enfants, la séparation d'avec la mère est parfois plus traumatisante que ce qu'ils ont vécu dans les camps : "Ces enfants sont d'abord victimes du choix de leurs parents, reconnaît-elle, mais ils sont victimes d'un pays qui les a laissés pendant quatre ans."

"La seule figure d'humanité et d'affection qu'ont rencontrée ces enfants, c'est la mère, et évidemment leur arrivée en France sonne le glas d'une relation fusionnelle qu'ils parviennent difficilement à enterrer."

Marie Dosé, avocate

à franceinfo

Pour l'avocate, "c'est pour ça qu'il faut emmener régulièrement les enfants en détention, pour sécuriser l'enfant sur l'incarcération de sa maman et retracer avec elle son histoire". Marie Dosé rappelle qu'en Belgique, en Finlande ou au Danemark, les mères revoient leurs enfants quelques jours après leur rapatriement, ainsi que leur famille élargie, tantes, grands-parents. En Allemagne, ils sont même immédiatement placés au sein de leur famille et le lien avec leur mère est maintenu au quotidien. 

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