REPORTAGE. "Remonter jusqu'à 20 000 ans dans le passé" : ces chercheurs français sont lancés dans une course contre-la-montre avant la fonte des glaces

Tandis que la France accueille le One Planet - Polar Summit jusqu'à vendredi, au pied des Alpes, une fondation tente de compiler le maximum d'informations piégées dans la glace avant leur disparition provoquée par le réchauffement climatique.
Article rédigé par Etienne Monin
Radio France
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La banquise en Antarctique est à son niveau le plus bas jamais enregistré. Photo d'illustration. (MEDIADRUMWORLD.COM / DAVID MANTR / MAXPPP)

Pour un premier sommet international consacré aux glaciers et aux pôles, n'est-ce pas trop tard ? La France accueille le One Planet - Polar Summit, à Paris, du 8 au 10 novembre 2023. Ce sommet va réunir des scientifiques, des ONG et des leaders de 40 nations pour tenter de mobiliser la communauté internationale sur la situation très préoccupante des glaciers et des pôles.

Or, tous les voyants sont au rouge quand on se penche sur l'état de la calotte glaciaire et des glaciers. Le plus inquiétant est qu'on est seulement au début du phénomène. La fonte des pôles est extrêmement lente. Quoi qu'on fasse, elle va durer pendant des dizaines de milliers d'années. Or, on constate déjà les effets et on mesure une accélération.

Si on se penche sur les glaciers, on sait que dans les Alpes, seuls les plus élevés vont survivre à la moitié du siècle : 80% des glaciers auront disparu d'ici 2050. À la fin du siècle, ce sont la plupart des glaciers de l'Himalaya et de l'Hindou Kouch, chaîne de hautes montagnes en Afghanistan et au Pakistan, qui aura fondu avec la trajectoire actuelle du réchauffement.

Quant à la banquise, elle disparaît à vue d'œil en Arctique, avec une perte de 40% sur les 40 dernières années. En Antarctique, elle est à son niveau le plus bas jamais enregistré. Les continents de glaces sont aussi touchés par ce phénomène de fonte qui pourrait s'emballer si la température s'approche des 1,5°C degré. La principale conséquence est que le niveau des mers va monter d'un mètre d'ici la fin du siècle, voir deux mètres s'il y a accélération. Avec la disparition des glaciers, un milliard de personnes aura des difficultés d'approvisionnement en eau. Le réchauffement va s'accentuer et des espèces vont perdre leur habitat.

Sauver les "archives du climat"

La situation est critique au point que des chercheurs ont lancé, il y a quelques années, un programmé pour sauvegarder ce qu'on appelle les "archives du climat". Au pied des Alpes, à Grenoble, dans un des frigos de l'Institut des géosciences de l'environnement, il y a, en quelque sorte, la table d'autopsie qui permet de faire parler les carottes de glace collectées par Ice Memory.

L'idée de ce programme scientifique international est de préserver pour les générations futures des échantillons de glaciers parce qu'ils sont les sentinelles du climat les plus performantes. "La carotte de glace a vraiment l'avantage de piéger des bulles d'air qui sont une archive directe de la composition en gaz à effet de serre de l'atmosphère, explique Patrick Ginot de l'Institut de recherche pour le développement. Donc on a cette information sur le climat, mais aussi sur la composition de l'atmosphère. Et c'est vraiment ça qui rend la carotte de glace vraiment unique comme archive du climat et de l'environnement."

Déjà huit glaciers ont été forés en Europe, dans les Andes et en Russie : ils permettent de remonter dans le temps, explique Jerome Chappellaz directeur de la fondation Ice Memory. "On peut couvrir une échelle de temps qui va être seulement d'un à deux siècles. Cela va être le cas, par exemple, du carottage qu'on a réalisé sous le sommet du Mont-Blanc en 2016."

"On peut remonter à plusieurs milliers d'années, voire potentiellement des dizaines de milliers d'années, puisque le carottage que l'on a conduit en Bolivie sur le glacier Nevado Illimani à 6 300 m d'altitude remonte à pratiquement 20 000 ans."

Jerome Chappellaz, directeur de la fondation Ice memory

à franceinfo

Un sommet pour mobiliser avant la COP28

Or, ces "archives" sont aujourd'hui menacées par le réchauffement climatique. Le programme Ice memory est ainsi devenue une course contre-la-montre, y compris à cause des canicules toute récentes, qui peuvent effacer certaines informations. "Un été caniculaire comme on en a subi cette année, peut avoir comme impact de faire fondre 50 cm de neige de surface au col du Dôme, raconte Patrick Ginot. Et ces 50 cm de neige transformée en eau vont traverser dix mètres, 20 mètres de manteau neigeux et effacer une dizaine d'années d'informations préservée dans sa glace." Ice Memory espère toutefois sauvegarder les archives de vingt glaciers, dont les carottes devraient être stockées en Antarctique d'ici deux ans. 

Le Polar Summit va peut-être mettre un peu de pression sur les pays trois semaines avant la COP28, en démontrant qu'il est vital de rester sous les 1,5°C. Il devrait aussi fédérer les pays d'Afrique, d'Asie, d'Amérique autour d'une coalition des glaciers. Il va aussi se conclure sur un appel de Paris, ce qui permet de créer du consensus sur le constat.

Ce sommet sera aussi l'occasion de mettre du carburant dans la stratégie polaire française. La France a un institut et des bases, mais elle manque sensiblement de moyens. En clôture, vendredi 10 novembre, le président de la République français devrait annoncer un soutien et, surtout un appel avec le Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre, face à "l'effondrement" de "toutes les surfaces gelées".

L'un des enjeux est de renforcer la recherche en Antarctique pour comprendre notamment les mécanismes d'accélération de la fonte. Comme pour l'Ocean summit, ce Polar Summit sera utile, mais pas forcément déterminant.

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