REPORTAGE. "Tu peux passer dans autant de pharmacies que tu veux" : les fausses ordonnances de plus en plus nombreuses et de plus en plus faciles à se procurer

Le nombre de fausses ordonnances est en forte augmentation depuis deux ans. Elles sont, pour la plupart, utilisées par des patients non pas pour du trafic mais pour un usage personnel. Et, nous l'avons constaté, se procurer une fausse ordonnance n'est pas difficile.
Article rédigé par Solenne Le Hen
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Pour Agnès Buyck, pharmacienne à Malakoff (Hauts-de-Seine), les fausses ordonnances sont de plus en plus difficiles à détecter - Novembre 2023 (SOLENNE LE HEN / FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

L'Assurance maladie a détecté en 2022 sept millions d'euros de fraude aux fausses ordonnances, selon les informations de franceinfo. Mais des spécialistes évoquent un montant en réalité dix fois plus important.  

Nous avons tenté l'expérience : se procurer une fausse ordonnance est relativement facile, rapide et peu onéreux. Sur une messagerie cryptée, nous repérons un dealer d'ordonnances, à qui nous demandons du Tramadol, un opioïde contre la douleur souvent détourné de son usage car addictif et consommé comme une drogue.

Environ 20 minutes plus tard et après avoir payé dix euros sur Paypal, nous recevons une ordonnance à imprimer, au nom d'un médecin qui existe réellement et dont il a trouvé le nom sur internet. La prescription : seulement quatre boîtes de Tramadol, pour ne pas éveiller les soupçons du pharmacien. Il nous précise : "Tu fais une signature crédible et tu peux passer dans autant de pharmacies que tu veux, t'as juste à imprimer plusieurs fois". Il nous donne aussi deux-trois conseils, par exemple "avoir l’air malade mais éviter d’en faire des tonnes."

Nos échanges sur une messagerie cryptée avec un vendeur de fausses ordonnances. Novembre 2023 (CAPTURE D'ECRAN)

Suite de l'expérience dans la pharmacie d'Agnès Buyck, à Malakoff dans les Hauts-de-Seine. Devant notre ordonnance, elle reconnaît que "cela fait tiquer, parce que c'est un médicament sujet à beaucoup de détournements et de mésusages. Mais en l'occurrence, il s'agit d'un médecin qui est à moins de deux km de la pharmacie, qu'on connaît un peu et pour qui on a régulièrement des prescriptions, on ne va pas être plus méfiant que ça. L'ordonnance ne fait pas peur. Je vous donne vos médicaments."

Et pourtant, cette pharmacienne a l'œil acéré : elle débusque toutes les semaines une à deux fausses ordonnances. Mais les méthodes des faussaires sont plus en plus sophistiquées.

"À une époque, les fausses ordonnances étaient bourrées de fautes d'orthographe ou d'erreurs de prescription. Maintenant on voit qu'ils connaissent les petites astuces qui nous feraient tiquer, et ils arrivent à les contourner les unes après les autres."

Agnès Buyck, pharmacienne

franceinfo

Avec leur fausse ordonnance, les patients se présentent dans les pharmacies soit avec leur Carte Vitale, et ils sont remboursés par l'Assurance maladie, soit (très souvent) avec un faux nom et ils prétendent avoir perdu leur carte Vitale. Ils paient alors les médicaments, généralement quelques euros la boîte. De ces médicaments vendus uniquement sur ordonnance, la plupart font un usage personnel, pour se shooter à la codéine par exemple, ou encore pour maigrir avec un antidiabétique. 

Surtout des antidouleurs et des anxiolitiques

Guillaume, pharmacien, nous montre à quel point il est facile de créer, avec internet et un logiciel de traitement de texte, une fausse ordonnance en cinq minutes chrono. "L'essentiel des tentatives, précise-t-il, ce sont des antidouleurs et des anxiolitiques. On va 'noyer' les molécules problématiques dans une prescription de médecine générale un peu classique. Cela donne l'impression que vous êtes allée chez le médecin pour plusieurs choses et que vous en avez profité pour demander, par exemple, des médicaments pour des maux de dos. C'est la porte d'entrée pour des molécules un peu problématiques."
 
Depuis le Covid et l'essor de la téléconsultation, les ordonnances dématérialisées, écrites sur ordinateur se multiplient, et les fausses ordonnances aussi. Les pharmaciens en viennent à regretter les écritures manuscrites illisibles des médecins. 

L'IA à la rescousse 

Difficile pour l'instant de lutter contre ces faux. En Île-de-France, l'Assurance maladie a créé une banque de fausses ordonnances. Elle prévoit aussi un système d'ordonnances sécurisées numériques, mais pas avant 2025. En attendant, il existe quelques solutions comme Ordosafe, un logiciel gratuit développé par Massy Bouhadoun pour ses confrères pharmaciens : "On prend une photo de l'ordonnance, et cela va la comparer avec la base de données répertoriant toutes les fausses ordonnances, explique-t-il. Nous sommes en train de travailler avec de l'intelligence artificielle, pour détecter toutes les anomalies, mieux que l'œil humain, jusqu'à la calligraphie du prescripteur. Et alerter le pharmacien, qui pourra prendre la bonne décision."

L'utilisation d'une fausse ordonnance est punie d'une amende de 5 000€. Si vous fabriquez, trafiquez une ordonnance, vous encourez 375 000 € d’amende et cinq ans de prison.

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