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Les Gorafi de l'information régionale

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La presse quotidienne régionale inspire, elle aussi, des sites parodiques. Ces créateurs d'infaux reprennent les codes de l'écriture journalistique pour rendre le contenu vraisemblable.
Article rédigé par
Radio France
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 (Des titres de la presse quotidienne régionale © Maxppp)

Et si l'on faisait un Tour de France de la presse parodique régionale en ligne ? Le "plus vieux" d'entre eux créé il y a un an, Sud ou Est, est inspiré du second canard régional le plus vendu en France. Un peu plus au Sud, la Dèche du Midi. Si l'on remonte à l'Est, Tomimag - tomi, comme "mytho" en verlan - parle aux irréconciliables Lorrains et Alsaciens dont certains ont cru que la coiffe alsacienne était désormais interdite dans les collèges. Tout à l'Ouest, les Bretons lassés du Télégramme peuvent consulter Ouestgramme - dont le dernier article sur l'interdiction des spectacles de Guignol par le préfet n'a pas fait rire Libération.

Créés ces derniers mois, ces différents sites d'infaux, tous admiratifs du succès national du Gorafi, de l'Epique ou de , reprennent la matière et les codes qui font la spéficité de l'information régionale pour la tourner en dérision. La dimension satirique est, d'ailleurs, clairement affichée sur la page d'accueil. Exemple avec la Déche du midi qui détourne le titre, le logo et la couleur du journal des Midi-Pyrénées. Leur plus récent article ? "Un troupeau de brebis sème la terreur parmi les ours des Pyrénées". Sud ou Est fait, lui, sa Une sur "Gaston Bidoche, le chasseur landais qui revendique la mort de Ben Laden". Des articles qui rebondissent sur une actualité récente et décochent un sourire, voire un rire, aux lecteurs.

Pourtant, ce qui fait leur succès est aussi ce qui peut porter à confusion certains lecteurs incapables de percevoir le second degré. "A travers des articles totalement fous et fantasques, on cherche à écrire le plus journalistiquement possible. On reprend les codes de la presse pour faire qu'une histoire totalement inventée devienne crédible", explique un des créateurs de la Dèche du Midi qui préfère rester anonyme. A Sud ou Est, site créé par deux anciens étudiants de Sciences-Po Bordeaux aujourd'hui salariés de la fonction publique, "on essaie de dédramatiser les faits-divers du Sud-Ouest qui peuvent être passionnés sur le ton de la gasconnade" , raconte André Sallafranque (un nom d'emprunt inspiré par un ancien professeur, archétype selon lui de l'homme du Sud-Ouest).

Faits divers et identité régionale

Si l'on prend pour exemple le traitement des faits divers, dont la couverture fait aussi la spécificité de la presse quotidienne régionale (PQR), l'écriture est ressemblante, les titres et la photographie accrocheurs, les détails quelquefois glauques et les citations généralement précédées de l'expression "d'après une source proche de l'enquête" . "Quelquefois, le fait-divers relève plus de l'insolite que du fait de société. Des anecdotes peuvent alors avoir une place démesurée" , estime un des rédacteurs de la Dèche du midi basée à Toulouse qui affirme cumuler presque un million de pages vues en six mois d'existence.

Autre source d'inspiration, l'identité régionale avec les interjections en patois en prime. "Chez nous, c'est le rugby, le cassoulet, les Pyrénées, l'ours, des département ruraux et reculés dont on aime bien se moquer comme l'Ariège, le Gers ou l'Aveyron", résume la Dèche du Midi, qui fait aussi appel aux contributions de lecteurs-auteurs.

Pour Tomimag, le site d'infos parodiques de l'Est français créé par trois trentenaires amis depuis le lycée, les articles qui ont été les plus lus et partagés depuis sa création en août, ce sont ceux sur la réforme territoriale ou la rivalité entre l'Alsace et la Lorraine. "Mais nous n'entrons pas dans le champ de la politique" , précise le rédacteur-en-chef bénévole "Jean-Luc Dewailly". "On se met quelques limites. On ne veut pas basculer dans la diffamation avec l'intention de nuire. On n'abordera jamais l'affaire Grégory dans les Vosges par exemple" , ajoute-t-il.

Pas - ou très peu - d'alertes aux clowns ou au virus Ebola sur ces sites parodiques, voire satiriques. "L'unique but, c'est de faire sourire, voire rire. Ce n'est absolument pas de créer de la panique en publiant de fausses informations aux conséquences désastreuses" , explique la Dèche du Midi.

Jean-Luc Dewailly du Tomimag se dit "étonné, surpris" du relais que peuvent avoir certains articles sur les réseaux sociaux. "Initialement, c'était un blog humoristique destiné à nos amis. On est désormais dans un autre scénario".

"On tombe par hasard sur ces sites"

Avec une dizaine d'articles parus chaque semaine, Tomimag revendique 20.000 pages vues quotidiennes. Ces informations parodiques ne sont pas nouvelles, mais le support en ligne change la donne, selon l'historien des médias Christian Delporte qui cite l'Os à Moelle de Pierre Dac, "l'organe officiel des loufoques" à la fin des années 1930 ou The Onion aux Etats-Unis. "Il n'y avait pas d'ambiguité car il s'agissait de support papier. On allait acheter le journal en kiosque en sachant que c'était une parodie. Là, on tombe par hasard sur ces sites et on peut prendre au premier degré une information tellement bien faite et proche de la réalité qu'elle peut troubler" , estime-t-il.

Des histoires troublantes, certes, mais moins provocatrices selon l'historien. "Les journaux papier satiriques étaient plus corrosifs par rapport à leur modèle. Ils s'attaquaient à une forme de journalisme de la presse quotidienne régionale, un peu trop révérencieuse à l'égard des notables ou des élus locaux ". Sur ces sites d'infaux, l'humour reste "gentillet et inoffensif" , comme l'explique André Sallafranque. Et les statistiques appuient le propos. 150.000 pages vues et plus de 42.000 likes sur Facebook pour un article imaginant les inondations du Sud-Ouest gagnant l'usine de Ricard à Lormont (Gironde). La blague ? La Garonne devient alors une fontaine alcoolisée.

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