CHRONIQUE. Crépol, l'indigne récupération

Clément Viktorovitch revient chaque semaine sur les débats et les enjeux politiques. Dimanche 3 décembre : l’assassinat de Thomas, à Crépol. Un drame qui a donné lieu à une récupération politique.
Article rédigé par Clément Viktorovitch
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min
Marine Le Pen et Jordan Bardella (RN) lors de la marche contre l'antisémitisme, à Paris le 12 novembre 2023 (NICOLAS CLEUET / LE PICTORIUM / MAXPPP)

C'est un drame atroce : la mort du jeune Thomas, 16 ans, lors d’une rixe qui a ensanglanté le bal du village de Crépol, dans la Drôme. Et, en effet, il n’aura pas fallu longtemps avant que l’extrême droite ne s’empare de cet événement : dès le lendemain, Jordan Bardella fustige déjà la "sauvagerie des criminels de cités", Marion Maréchal s’alarme des "prémices d’une guerre civile" et Eric Zemmour dénonce le "Jihad du quotidien".

Récupération politique ? Ces responsables politiques répondent qu’ils se contentent de regarder en face les problèmes de la France. Contrairement à la phrase bien connue de Bourdieu, non, le fait divers ne fait pas forcément diversion. Il existe des réalités qui sont tellement dures, ou loin de nous, qu’un fait divers peut nous aider à en prendre toute la mesure. C’est le cas, par exemple, de la mort du jeune Nahel, qui a remis au premier plan la question des violences policières et des traitements discriminatoires subies par les personnes racisées. Or, ces problématiques ont été documentées à de multiples reprises, que ce soit par le défenseur des droits, ou dans les études du Cesdip, le centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales. Quand un fait divers fait écho à un fait social établi, étudié, étayé par des données : on peut difficilement reprocher aux politiques de s’en emparer.

Mais il existe une différence fondamentale avec ce qui s’est passé à Crépol. Peu importe ce que nous connaissons du drame aujourd’hui : ce dont il faut se souvenir, c’est qu’au moment où l’extrême droite réagit, nous n’en savions absolument rien. Était-ce une rixe ayant mal tourné ? Une confrontation tragique entre deux bandes rivales ? Une expédition organisée pour "casser du blanc" ? Rien ne permettait de le déterminer. Pourtant, ce drame a immédiatement été utilisé pour fonder une montée en généralité.

Une définition de la récupération

Pour s’en convaincre, on peut se pencher plus spécifiquement sur la réaction de Marine Le Pen. Quelques heures à peine après le drame, elle déclarait à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles : "On assiste à une attaque organisée, émanant d’un certain nombre de banlieues criminogènes dans lesquelles se trouvent des milices armées qui opèrent des razzias". Qu’en savait-elle ? Rien… Mais elle n’en avait pas besoin. Pendant la campagne présidentielle de 2012, en meeting à Châteauroux, elle avait tenu, mot pour mot, les mêmes propos, évoquant "la violence [qui] se déverse sans résistance sur la France des champs et des clochers, venant de nos villes et de nos banlieues". 

"La mort dans l'âme, on abandonne les festivités traditionnelles en de plus en plus de villages, de peur de voir une bande faire une razzia."

Marine Le Pen en 2012

en meeting à Châteauroux

On pourrait dire que les événements récents lui donnent raison si, à l’époque, elle s’était appuyée sur des études, des données, des statistiques, des faits – voire, a minima, des faits divers. Mais non, rien de tout cela. La tirade de Marine Le Pen sur les bandes, les razzias et les campagnes, maintes fois répétée, n’était rien d’autre qu’un récit, jamais étayé, seulement asséné, pour susciter la peur. C’est cette narration qu’elle a déroulée à la mort de Thomas, avant même d’avoir la moindre information solide. Enrôler un fait divers pour y plaquer un récit politique préétabli, indépendamment des faits eux-mêmes : c’est la définition la plus claire de la récupération.

Y a-t-il une augmentation de la violence dans les campagnes ?

Non, d’après les statistiques dont nous disposons : absolument pas. Comme l'a montré une chronique récente de franceinfo, l’essentiel des violences reste stable dans les campagnes – notamment les homicides, qui, par ailleurs, ont été divisés par deux en l’espace quarante ans. Il y a, c’est vrai, deux indicateurs qui augmentent : les violences intrafamiliales, et les violences sexuelles. C’est regrettable, bien sûr, mais cela n’a rien à voir avec de prétendues razzias. D’ailleurs, le mot lui-même n’a pas été choisi au hasard : "razzia" est, à l’origine, un mot arabe, dont on voit bien l’imaginaire qu’il charrie. Un imaginaire raciste – qui, hélas, a trouvé des échos jusqu’au gouvernement.

Le porte-parole du gouvernement Olivier Véran, qui s’est rendu sur place, a dénoncé la récupération politique du drame de Crépol. Mais avant cela, Gérald Darmanin a parlé de ces faits comme d’un "tournant dans l’ensauvagement". Quant au président de la République, il a utilisé à nouveau le concept de "décivilisation". Or, ces deux mots sont constitutifs d’une rhétorique assumée par l’extrême droite, visant à présenter les immigrés et les Français issus de l’immigration comme des sauvages, incapables de réprimer leur violence. C’est ce discours que l’exécutif a, aussi, contribué à légitimer. Avec les conséquences que l’on sait : l’expédition punitive de dizaines de militants d’ultradroite le week-end dernier, à Romans-sur-Isère. Cela, malheureusement, n’a rien d’un fait divers.

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