VRAI OU FAUX. Mort de Thomas dans la Drôme : les violences dans les campagnes augmentent-elles vraiment ?

Marine Le Pen, Jordan Bardella, et d'autres responsables du Rassemblement national dénoncent l'augmentation des violences dans les villages, après la mort du jeune Thomas, 16 ans, à Crépol dans la Drôme. Le Vrai ou Faux fait le point sur l'évolution de ces violences.
Article rédigé par Armêl Balogog
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 101 min
Quelque 6000 personnes se sont réunies à Romans-sur-Isère pour rendre hommage à Thomas, un adolescent tué dans le village de Crépol, le 22 novembre 2023. (DAMIEN TRIOMPHE / FRANCE BLEU DR?ME-ARD?CHE)

C'est un "terrible assassinat", selon les mots du président de la République Emmanuel Macron, qui a provoqué une onde de choc. Le jeune Thomas, 16 ans, a été tué lors d'une fête communale à Crépol, un petit village de la Drôme, le week-end des 18 et 19 novembre. Depuis, neuf suspects ont été placés en garde à vue mais les circonstances exactes de sa mort restent à définir. Le porte-parole de la gendarmerie nationale a parlé de "bagarre". Le parquet de la République a parlé un temps de "rixe". Mais les mots font polémiques.

L'extrême droite, accusée de récupération politique par plusieurs membres du gouvernement, emploie des mots plus durs. Le directeur national du mouvement des jeunes du Rassemblement national Pierre-Romain Thionnet, parle d'un "assaut sauvage", sur le réseau social X, anciennement Twitter. Laurent Jacobelli, porte-parole du RN, d'une "expédition punitive". Jordan Bardella, le président du parti, d'une "sauvagerie qui bouleverse des vies et en brise d'autres". "Il y a 30 ans dans les villages, on ne fermait pas la porte de sa maison quand on partait, aujourd'hui on va chercher son gosse à la morgue", cingle Eric Domard, cadre du parti. Marine Le Pen, leur leader, elle, assure que, "depuis quelques années, des villages ruraux sont victimes de véritables razzias" et déplore, dans Valeurs actuelles , le franchissement d'un "nouveau seuil" de violences dans les zones rurales, où les habitants pensaient trouver du calme.

Mais qu'en est-il réellement ? Les violences augmentent-elles vraiment dans les campagnes ?

Aucun chiffre officiel sur l'évolution des violences dans les campagnes

En réalité, au-delà des impressions, du sentiment d'insécurité allant croissant, il est très difficile de connaître l'évolution des violences dans les campagnes car il n'y a pas de statistiques officielles qui les retracent, ni depuis plusieurs années, encore moins depuis des décennies, comme l'ont confirmé à franceinfo la gendarmerie et le service de statistiques du ministère de l'Intérieur (SSMSI).

Il est bien possible de trouver le nombre de "crimes et délits contre les personnes" enregistrés par la gendarmerie, donc dans les zones rurales et périurbaines, dans les archives du site du ministère de l'Intérieur pour les années 1997 à 2001. Quelque 71 000 cas avaient été enregistrés par les services de gendarmerie en 1997, près de 80 000 en 2001.

Mais ensuite, la définition de ce qui relève des "crimes et délits contre les personnes" a changé et la communication ministérielle aussi, puisque seuls des chiffres globaux, enregistrés par la gendarmerie et par la police, pour des "atteintes volontaires à l'intégrité physique" puis pour des "violences aux personnes" sont disponibles. Et encore, pas pour toutes les années. Par conséquent, à partir de 2002, il n'est plus possible de trouver le nombre de ces infractions uniquement enregistrées par les gendarmes. 

Les homicides et les vols ont stagné, selon les calculs du Vrai ou Faux

Le Vrai ou Faux a tout de même compilé des données à partir des rapports annuels "Insécurité et délinquance" du service de statistiques du ministère de l'Intérieur, créé fin 2014. Ils recensent les faits enregistrés par les forces de l'ordre et donc ne permettent pas de mesurer les faits qui ne seraient pas signalés ou constatés par les gendarmes. Pour ne comparer que ce qui est comparable – avec des infractions définies de la même manière et des chiffres qui peuvent être rapportés les uns aux autres – il n'a été possible que de remonter jusqu'à l'année 2016.

Dans ces rapports, le ministère de l'Intérieur précise les répartitions territoriales de plusieurs infractions pour 1 000 habitants, selon les types d'unités urbaines. Ils permettent de montrer une stagnation ou une augmentation de cinq types de délits ou de crimes visant des personnes dans les communes rurales de moins de 2 000 habitants, dont fait partie le village de Crépol, environ 500 habitants, où le jeune Thomas a été tué.

Les homicides ont stagné, en réalité, entre 2016 et 2022, dans ces petits villages. Il y a eu 0,008 homicide pour 1 000 habitants par an, entre ces deux dates, soit 8 homicides pour un million d'habitants dans les communes rurales, en-dessous de la moyenne nationale qui se situe à 14 homicides pour un million d'habitants, toutes unités urbaines confondues. Dans le même temps, la proportion d'homicides par habitant a aussi stagné dans les villes de 200 000 à deux millions d'habitants et a un peu baissé à Paris, passant de 19 à 12 homicides pour un million d'habitants entre 2016 et 2022.

Les vols avec armes ont aussi stagné et sont restés à 0,02 cas pour 1 000 habitants par an dans les villages ruraux entre 2016 et 2022, alors qu'ils ont un peu baissé à Paris. Les vols violents sans arme ont plutôt stagné eux également, malgré une légère hausse, passant de 0,07 cas pour 1 000 habitants en 2016 à 0,1 en 2022. Mais entre-temps, en 2020 et 2021, années frappées par le Covid-19, ce chiffre est tombé à zéro. A l'échelle nationale, ce type d'infraction a baissé.

Hausse des coups et blessures volontaires et des violences sexuelles

En revanche, deux indicateurs ont augmenté : les coups et blessures volontaires et les violences sexuelles. Les premiers ont quasiment doublé en sept ans, passant de 1,5 cas de coups et blessures volontaires pour 1 000 habitants en 2016 dans les communes rurales à 2,6 en 2022. Il s'agit en majorité de violences intrafamiliales. Pendant ce temps, les coups et blessures volontaires ont augmenté d'un tiers dans les très grandes villes : ils sont passés de 4,5 pour 1 000 habitants en 2016 à 6,5 en 2022 dans les villes de 200 000 à deux millions d'habitants et de 4,3 à 6,3 pour 1 000 habitants à Paris.

La hausse des violences sexuelles a été encore plus forte, triplant quasiment entre 2017 et 2022, passant de 0,39 à 0,9 cas enregistrés par les gendarmes pour 1 000 habitants dans les petits villages. La répartition territoriales des données de 2016 n'est pas disponible, la communication ministérielle ayant changé après #MeToo et la libération de la parole des femmes sur les violences sexuelles. Cette hausse est d'ailleurs en partie imputable à cette libération de la parole, mais aussi à un meilleur recueil des plaintes dans les gendarmeries et à une augmentation réelle des faits. Une libération que l'on retrouve aussi dans les très grandes villes, où les cas enregistrés ont doublés entre 2017 et 2022, passant de 0,64 cas à 1,3 pour 1 000 habitants dans les villes de 200 000 à deux millions d'habitants ainsi qu'à Paris.

Les communes rurales, toujours plus calmes que le reste du territoire

Ces hausses sont à resituer dans un contexte global d'augmentation de la délinquance sur tout le territoire français, comme le montre le dernier rapport "Insécurité et délinquance" de l'année 2022.

Malgré ce contexte, les communes rurales restent les plus épargnées, selon deux analyses du service de statistique du ministère de l'Intérieur. "Le nombre d’actes de délinquance pour 1 000 habitants est plus élevé dans les villes de plus de 100 000 habitants que dans celles de moins de 1 000 habitants, d’un facteur allant de 2 (pour les cambriolages de logement, les violences sexuelles et les coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus commis dans le cadre familial) à 75 (pour les vols violents sans arme). Ainsi, la délinquance est concentrée dans les mêmes communes que la population, notamment les capitales régionales, mais de manière encore plus dense", expliquait le SSMSI dans sa "Géographie de la délinquance à l'échelle communale" publiée en 2022 sur les données de 2021. Autrement dit : moins une commune est peuplée, moins elle est exposée à la délinquance.

"La majorité des actes de délinquance sont commis dans seulement 1% des communes métropolitaines", notait le SSMSI dans son analyse de l'année 2021. Même constat l'année suivante : "En 2022, comme les années précédentes, la délinquance commise à l'échelle communale et enregistrée par les services de police et de gendarmerie est concentrée dans un nombre limité de communes", lit-on dans le rapport publié en 2023.

D'ailleurs, les seules communes où aucune infraction n'avait été relevée par les forces de l'ordre en 2021 étaient situées dans des zones rurales, placées sur une diagonale traversant la France des Ardennes aux Pyrénées.

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