Grand entretien Ultradroite : par leur violence, ces groupes "défendent l'idée que nous sommes dans un climat de guerre civile"

Article rédigé par Fabien Jannic-Cherbonnel
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 7 min
Un rassemblement organisé par le Comité du 9 mai, dont fait partie le mouvement d'ultradroite Groupe union défense (GUD), le 6 mai 2023 à Paris, en mémoire du militant ultranationaliste Sébastien Deyzieu, mort en 1994 après être tombé d'un immeuble en cherchant à échapper à la police. (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)
Les démonstrations de force de groupes d'ultradroite se multiplient en France. Plusieurs dizaines de personnes, armées de barres de fer et de battes de baseball, ont été ainsi arrêtées à Romans-sur-Isère, une semaine après la mort de Thomas à Crépol.

"Leur idéologie prône la violence." Plusieurs groupes d'ultradroite ont organisé des démonstrations de force à Romans-sur-Isère (Drôme), samedi 25 et dimanche 26 novembre, une semaine après la mort de Thomas à Crépol, tué d'un coup de couteau dans une rixe à la sortie d'une fête communale. L'appel avait été lancé par la Division Martel, un groupuscule de très jeunes néonazis parisiens. Le groupe, dont la dissolution a été annoncée mardi par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, est proche du Groupe Union Défense (GUD), une autre organisation d'ultradroite, de la mouvance nationaliste-révolutionnaire.

Armés de battes de baseball, de barres de fer et de poings américains, ces militants d'ultradroite arrivés en nombre samedi soir dans le quartier de la Monnaie affirmaient vouloir rendre "justice à Thomas", tout en scandant "La rue, la France, nous appartient". Un mode opératoire assumé. Un de ces militants violents clamait ainsi : "Soyez prêts à la guerre, c'est la seule solution" à France Bleu Drôme Ardèche, dimanche. Pour mieux comprendre l'idéologie de ces groupes, franceinfo s'est entretenu avec Emmanuel Casajus, sociologue, membre du Laboratoire de changement social et politique à l'université Paris-Cité et auteur de Style et violence dans l'extrême droite radicale (Editions du Cerf, 2023).

Franceinfo : la mobilisation de groupes d'ultradroite après la mort de Thomas vous surprend-elle ?

Emmanuel Casajus : Non, car nous nous trouvons dans une logique qui se poursuit depuis la mort de Lola à Paris en octobre 2022. Cette affaire avait déjà été récupérée par l'ultradroite, qui avait parlé à cette époque de "francocide". Ses membres avaient développé une capacité de mobilisation rapide dans beaucoup d'endroits en France, en se réunissant à plusieurs groupes pour organiser des manifestations assez nombreuses. C'est un savoir-faire qu'ils ont consolidé avec les manifestations contre un centre pour migrants à Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique) au printemps dernier et qui s'est accompagné d'actions violentes. Cela s'est tout de même soldé par l'incendie de la maison du maire.

En quoi la mort de Thomas est-elle un catalyseur pour ces groupes ?

L'idée défendue par ces groupes est que nous sommes dans un climat de guerre civile dans lequel les Français, blancs, sont régulièrement victimes d'agressions de la part de ceux perçus comme des étrangers et qu'ils considèrent comme des barbares qui occupent et envahissent la France. Ils ont une vision raciste et simpliste de la société, qui peut se résumer à "les Français contre les autres".

"La stratégie mise en place par ces groupes est d'utiliser chaque fait divers pour diffuser cette vision du monde et mobiliser un maximum."

Emmanuel Casajus, sociologue spécialiste de l'ultradroite

à franceinfo

Cela passe notamment par des marches ou des hommages. Ils travaillent beaucoup sur leur implantation locale et essayent de donner l'impression d'être présents partout. Les rassemblements sont d'ailleurs souvent composés de militants qui viennent d'un peu partout en France. Ils veulent montrer que les Français sont capables de se défendre. Cela leur permet de recruter, parce qu'ils s'affichent, dans leur idée, comme le fer de lance de la défense des Français.

La violence est donc ancrée dans les pratiques de ces groupes ?

Oui, leur idéologie prône la violence. C'était déjà le cas dans les années 1990. Et on peut penser à la tentative d'assassinat de Jacques Chirac par Maxime Brunerie en 2002 à Paris. Mais l'organisation des groupes a évolué. Le fait de rassembler et déplacer 80 militants demande une motivation et un savoir-faire assez récents. Nous avons affaire à une génération particulièrement bien organisée et qui s'est développée ces cinq dernières années. Ainsi, ces groupes mettent en place l'apprentissage de cette violence, notamment pour les plus jeunes, et s'entraînent aux sports de combat. Elle est ritualisée.

Il y a là une volonté de faire violence. Alors que l'Action française [formation politique nationaliste et royaliste d'extrême droite] utilisait la violence pour se défendre et éventuellement intimider, ces groupes de la mouvance nationale-révolutionnaire veulent attaquer et faire peur.

"La violence se fait punitive, parce qu'il y a, chez ces groupes, la conviction que la guerre civile va arriver et qu'il faut agir maintenant avant qu'elle soit inéluctable."

Emmanuel Casajus, sociologue spécialiste de l'ultradroite

à franceinfo

Ce phénomène de descente dans un quartier, d'expédition punitive, me semble assez nouveau. Le mode opératoire de ce week-end rappelle l'attaque de la Division Martel devant le lycée Victor-Hugo à Paris, en avril dernier, et relevée par Streetpress.

Cette menace est-elle prise au sérieux par les services de renseignement ?

La direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) observe ces groupes depuis un certain nombre d'années. Je pense notamment à une déclaration du directeur de la DGSI, Patrick Calvar, qui alertait en 2016 [lors d'une audition à l'Assemblée nationale] sur la possibilité d'une situation de guerre civile si des groupes d'ultradroite prenaient les armes après les attentats de janvier et novembre 2015. Un travail important a été mené pour démanteler des projets d'attentats d'extrême droite. Mais le gouvernement souffle un peu plus le chaud et le froid sur ce sujet. Il a par exemple été critiqué pour son manque de réactivité face aux menaces qui pesaient sur le maire de Saint-Brévin-les-Pins.

Cette violence des groupes d'ultradroite, lorsqu'elle survient, choque-t-elle encore autant qu'il y a vingt ans ?

Cette violence s'est normalisée et est devenue plus tolérable. Les réactions sont moins fortes, moins outrées, voire soutiennent à demi-mot l'action de ces groupes. A Saint-Brévin-les-Pins, c'était très net. Il y avait aussi un certain malaise du gouvernement d'en parler. Plus généralement, les réactions médiatiques me paraissent moins affolées que, par exemple, au moment de la profanation du cimetière juif de Carpentras (Vaucluse) en 1990.

Quels sont les liens de ces groupes avec les partis d'extrême droite, comme Reconquête et le Rassemblement national ?

Ce que j'ai observé par le passé, et qui continue de la même façon, c'est que ces groupes vont filer des coups de main aux partis et aux mouvements plus institutionnalisés, qui n'ont pas forcément des gros bras à disposition. Ils vont par exemple faire de la sécurité privée. En 2016, un service d'ordre avait été mis en place pour la Manif pour tous et rassemblait les gens du GUD, de Génération identitaire et de l'Action française. Cela peut aussi passer par du collage d'affiches. L'Action française s'était engagée comme cela pour le Front national en 2017. La même chose se retrouve aujourd'hui chez Reconquête, le parti d'Eric Zemmour, avec des gens à la fois membres du parti et de ces groupes.

Où sont basés ces groupes d'ultradroite ?

Dans certaines villes, ces mouvements sont particulièrement développés, comme à Lyon, où sont bien implantés les identitaires, mais aussi le Parti nationaliste français. A Paris aussi, même si on le ressent moins, car c'est une très grande ville. Cependant, un nouveau phénomène se met en place. De grandes et moyennes villes, qui étaient relativement épargnées, voient émerger des sections depuis quelques années.

On observe ainsi une émergence des groupes d'ultradroite dans des régions traditionnellement assez peu touchées, comme la Bretagne. Je pense notamment à Rennes, où L'Oriflamme, qui était au départ une section de l'Action française, est très actif. Cela est dû en partie à un renouvellement des générations.

Ces groupes semblent attirer un public plutôt jeune. Que sait-on de leur composition ?

Ces groupes sont effectivement très jeunes. L'âge des membres de la Division Martel va de 14 ans à la vingtaine. En règle générale, vers 30 ans, ces militants vont lentement se retirer de la politique parce qu'ils ont des enfants, une famille ou un travail prenant. Certains y reviendront vers 60 ans, au moment de la retraite. Il faut bien préciser que ces groupes sont majoritairement composés d'hommes. De plus, le groupe Action française, sur lequel j'ai les données sociologiques, est composé à 60% de militants issus de familles bourgeoises et aristocratiques.

Qu'est-ce qui séduit ces jeunes hommes ?

J'avais observé la mise en avant d'un style de vie par ces mouvements lors de mon enquête réalisée en 2015-2016, qui reste valable aujourd'hui. Les groupes d'ultradroite mettent en scène une promesse d'un soi meilleur. Cela passe notamment par le sport.

"Chacun de ces groupes possède ainsi une esthétique et met en avant un certain type de virilité, qui est perçu comme inspirant pour ces jeunes."

Emmanuel Casajus, sociologue spécialiste de l'ultradroite

à franceinfo

Leur activisme est une façon de rendre palpable un idéal de vie qu'ils veulent incarner. Avec des groupes en concurrence permanente, le but est d'être dans celui qui est le plus fort, le plus tactique, le plus dynamique et le plus viril.

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