"Arrêtez de me chatouiller !" : le show Mélenchon au procès des "insoumis" pour la perquisition mouvementée chez LFI

Le député est jugé, avec cinq autres membres de La France insoumise, pour "actes d'intimidation envers un magistrat et un dépositaire de l'autorité publique, rébellion et provocation". Il encourt jusqu'à dix ans de prison, une amende de 150 000 euros et cinq ans d'inéligibilité.

Jean-Luc Mélenchon à son arrivée au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 19 septembre 2019.
Jean-Luc Mélenchon à son arrivée au tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis), le 19 septembre 2019. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)

Il avait donné rendez-vous à ses partisans dès 7h30 devant le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Jean-Luc Mélenchon était attendu par la justice, jeudi 19 septembre, pour la première journée de son procès afin de répondre des "actes d'intimidation envers un magistrat et un dépositaire de l'autorité publique, rébellion et provocation", après les incidents survenus lors de la perquisition au siège de La France insoumise (LFI) en octobre 2018. Il comparaissait devant le tribunal correctionnel en compagnie des députés LFI Alexis Corbière et Bastien Lachaud, de l'eurodéputé Manuel Bompard, du haut-fonctionnaire Bernard Pignerol et de l'attachée de presse du parti Muriel Rozenfeld. 

"Résistance !"

Dès la sortie du métro sur la ligne 5, le ton est donné par les militants de La France insoumise. Des affiches "procès politique" flèchent la direction du tribunal. Au pied du TGI de Bobigny, un vaste paquebot constitué de verre et d'acier, une cinquantaine d'"insoumis" sont venus soutenir leur leader à grand renfort de pancartes dénonçant notamment le "lawfare", dont Jean-Luc Mélenchon se dit victime. "A quand des perquisitions chez Macron ?", indique notamment une pancarte.

Les militants ont à peine le temps de se chauffer la voix en scandant quelques "Résistance, résistance !" et en chantant L'Internationale que Jean-Luc Mélenchon arrive entouré de son état-major. Tel un boxeur prêt à monter sur le ring, le leader de La France insoumise adopte une attitude combative, levant les bras en l'air et profitant d'un bain de foule au milieu de ses militants. "Nous sommes là pour faire entendre nos arguments, déterminés, persuadés que tout ça est hors norme, disproportionné", annonce le député Alexis Corbière aux médias.

Un Mélenchon détendu

Une fois entré dans la salle d'audience – le tribunal a choisi la salle d'assises n°1 devant l'intérêt suscité par l'affaire – Jean-Luc Mélenchon semble détendu. Veste beige boutonnée, cravate rouge et chemise blanche, le leader des "insoumis", sourire aux lèvres, attend l'audience en s'entretenant avec les députés Adrien Quatennens ou François Ruffin. Puis le président Benoît Descoubes entre dans la salle, peu après 9h30, pour lancer les débats. "Acceptez-vous de comparaître ?", demande le magistrat à Jean-Luc Mélenchon. "Non pas que j'aie le choix, mais oui", répond le député LFI en haussant les épaules.

Après le rappel des faits reprochés aux six prévenus, le président entend une demande de renvoi formulée par le parquet et une demande de nullité de la procédure plaidée par la défense. Après une très brève suspension de séance, il décide de rejeter ces deux demandes. L'audience peut débuter par le visionnage des vidéos de la fameuse perquisition. Après avoir regardé les premiers extraits diffusés dans l'émission "Quotidien", le tribunal souhaite regarder l'intégralité des rushs filmés ce jour-là. Mais la justice se trouve rapidement confrontée à un problème technique.

Des couacs en série

La fausse note vient visiblement d'une incompatibilité entre l'ordinateur, un PC, et la clé USB, formatée pour un Mac. Une demi-douzaine de personnes s'affairent autour de la greffière pour trouver une solution. Le visionnage des séquences longues et non coupées de l'émission de TMC peut finalement débuter, un peu après 11 heures.

Mais là, nouveau couac : les séquences ne sont pas dans l'ordre. Eric Dupond-Moretti, avocat des parties civiles, laisse transparaître son agacement : "Vous passez tout ?" Et le président de répondre : "On ne les a pas vues, on est bien obligés." Le tribunal n'est pas au bout de ses surprises. A la moitié de la vidéo, le son s'arrête. Il ne s'agit pas cette fois d'un souci technique, puisque les images sont ainsi enregistrées au greffe. Mais devant l'importance de la vidéo et l'insistance des avocats de la défense, le tribunal veut s'offrir une séance de rattrapage en regardant les images en ligne avec le son. Au fil des images, Jean-Luc Mélenchon commente en se tournant vers ses proches, sourit devant certaines de ses saillies ou mime les gestes commis par un policier.

"Un immense sentiment d'humiliation"

Après la pause déjeuner, l'audience reprend avec de nouvelles vidéos tournées cette fois par les policiers en charge de la perquisition. Puis Jean-Luc Mélenchon est appelé à la barre pour répondre aux questions du tribunal. "Quelque chose m'étonne dans la séquence, (...) tout de suite vous criez, pourquoi ça se passe comme ça, pourquoi vous ne demandez pas à rentrer ?" demande d'abord le président. "M. le président, j'ai commencé la journée à 7 heures du matin (...) de manière assez perturbée", répond Jean-Luc Mélenchon en évoquant la perquisition matinale intervenue à son domicile.

J'arrive en bas et on me dit 'on ne peut pas entrer'. Comment ça on ne peut pas entrer ?Jean-Luc Mélenchonau tribunal de Bobigny

A plusieurs reprises, le chef de file des députés insoumis va ensuite justifier son attitude par sa crainte de voir les policiers et la justice mettre la main sur le fichier des adhérents de son parti. Il évoque une "responsabilité morale" envers ses militants. Jean-Luc Mélenchon évoque aussi "l'immense sentiment d'humiliation" qu'il a ressenti le jour de la perquisition. "Je n'ai bousculé, je n'ai violenté personne", assure enfin le député, qui se montre très à l'aise à la barre.

"On dirait des videurs de boîte de nuit"

Invité par le président à s'expliquer sur son appel à la résistance lancé aux militants sur les réseaux sociaux, le député LFI explique avoir voulu se placer sous la protection de l'opinion publique pour "avoir le plus de témoins possible". Mais il assure que son appel à "défoncer la porte" relevait d'un appel symbolique. "Si j'avais voulu empêcher la perquisition, il me suffisait d'entrer par la troisième porte et en prenant l'ascenseur", argumente-t-il. 

Accuser un 'insoumis' de rébellion, il y a quelque chose qui tient du pléonasme.Jean-Luc Mélenchonau tribunal de Bobigny

Le député assure également "sur l'honneur" qu'au moment où il pousse le vice-procureur de Paris, Jérôme Marilly, il n'a aucune idée du statut de son interlocuteur : "Je ne comprenais pas tout le temps qui était qui (...) vous avez des gens avec des brassards, on dirait des videurs de boîte de nuit." Il cherche ainsi à minimiser les événements à plusieurs reprises : "Tout ça parce que j'ai parlé fort sur un palier (...). Nous, les Méditerranéens, nous parlons forts, et les militants politiques, nous parlons forts."

"Est-ce que vous leur présentez des excuses aujourd'hui, aux policiers ?"

Le show Mélenchon se poursuit avec une longue passe d'armes entre l'"insoumis" et Eric Dupond-Moretti, dans un face-à-face tantôt tendu, tantôt léger. "Les policiers, ils sont là parce que l'autorité judiciaire leur a demandé de faire leur boulot (...) ils ne sont pas là par hasard, tonne notamment l'avocat. Le gamin qui dit ça à un flic, il est tout de suite poursuivi pour outrage. Alors est-ce que vous leur présentez des excuses aujourd'hui, aux policiers ?"

"Pas un instant ne laissez entendre que j'aie pu mépriser la personne humaine (...) je regrette infiniment vous avoir perturbés par mes décibels au point qu'il vous ait fallu 7 jours d'arrêt maladie", lance Jean-Luc Mélenchon en regardant les policiers. "Je ne consens pas à ce qu'on me donne des ordres sans m'expliquer pourquoi et sans me dire qui donne les ordres", poursuit le député en réponse à l'avocat qui lui reprochait d'avoir contesté l'autorité des policiers. 

L'ancien candidat à la présidentielle réplique également en comparant la méthode d'interrogatoire de Me Dupond-Moretti au film L'Aveu, du réalisateur Costa-Gavras : "C'est une technique classique, de couper petit morceau par petit morceau les questions. Allez droit au but, soyez offensif, arrêtez de me chatouiller comme ça !" L'affrontement se termine sur la notion de "procès politique" dénoncé par les "insoumis", l'avocat reprochant au député d'englober le tribunal au sein d'un grand complot. "Je ne parle pas de complot, mais de procès politique et d'effet de système", rétorque le leader de gauche.

"Une agression politique"

"Est-ce que vous estimez avoir eu une attitude normale et proportionnée envers les policiers ?" demande par la suite une avocate au député LFI. "J'ai eu l'attitude qui me paraissait être politiquement nécessaire, parce que j'estime avoir été victime d'une agression politique", répond Jean-Luc Mélenchon. Ce jeudi, la bataille est rhétorique mais également médiatique. Au cours de ses deux heures et quart à la barre, le compte Twitter de Jean-Luc Mélenchon se révèle très actif pour relayer sa parole. 

L'audience se poursuit avec l'interrogatoire de Bernard Pignerol. L'occasion pour Me Dupond-Moretti de s'illustrer une nouvelle fois avec une grosse colère envers les prévenus. "J'aurais pu déposer une plainte contre vous, je ne l'ai pas fait (...) moi aussi je peux hurler", s'est emporté l'avocat. "Prenez un petit peu de camomille", ironise Jean-Luc Mélenchon, faisant allusion à leurs récents échanges de tweets. Un nouvel affrontement qui entraîne une suspension de séance.

Bastian Lachaud, Manuel Bompard, Alexis Corbière et Muriel Rosenfeld défilent à leur tour devant le tribunal. Le député Alexis Corbière est notamment invité à s'expliquer sur son emportement. "C'est fréquent chez vous, cette manière de hausser le ton ?", demande le président. "C'est exceptionnel (...) Monter le ton peut être une méthode d'apaisement", répond l'élu. Le procès se poursuit vendredi avec une journée consacrée notamment aux plaidoiries des parties civiles et de la défense. Les six prévenus encourent jusqu'à dix ans de prison, une amende de 150 000 euros et cinq ans inéligibilité.