"Pipeau" ou vraie stratégie ? Quand les Républicains tentent de se recentrer avant les élections européennes

Un avant-projet consensuel, des europhiles pressentis comme tête de liste... Le parti de Laurent Wauquiez envoie des signaux de recentrage. En tout cas en apparence.

Le président des Républicains, Laurent Wauquiez, le 30 juin 2018 lors du conseil national de Menton (Alpes-Maritimes).
Le président des Républicains, Laurent Wauquiez, le 30 juin 2018 lors du conseil national de Menton (Alpes-Maritimes). (ERIC GAILLARD / REUTERS)

"Il n'y a pas eu de querelle, mais chacun savait bien qui pensait quoi sur le cas Orban." En se réunissant, le 11 septembre à Strasbourg, avant le vote au Parlement européen condamnant la politique du Premier ministre hongrois, les membres français du Parti populaire européen (PPE), le grand parti de centre-droit, ne se font aucune illusion. Sans surprise, ces 20 députés élus sur les listes de l'UMP lors des élections européennes de 2014 sont incapables de dégager une position commune.

Le lendemain, lorsqu'ils prennent place dans l'hémicycle du Parlement européen, les Français du PPE savent que leur position durant le scrutin va être regardée de près. Comme redouté, le vote sur Viktor Orban, dont le parti appartient lui-même au PPE, a jeté une lumière crue sur les dissensions qui règnent dans la délégation française. Depuis bien longtemps, le groupe est divisé entre les soutiens de la ligne très à droite de Laurent Wauquiez (qui est à la tête des Républicains), ceux qui défendent une position plus modérée, et ceux qui ont carrément claqué la porte de LR.

Les quatre ex-LR, parmi lesquels le très europhile Alain Lamassoure, ou l'ancien copéiste Jérôme Lavrilleux, n'ont pas tremblé au moment d'approuver le texte condamnant les violations de la démocratie en Hongrie. Les seize autres – ceux qui sont toujours membres de LR – ont suivi quatre voies différentes : cinq ont voté le texte, trois (dont Nadine Morano et le président de la délégation, Franck Proust) ont voté contre, six (dont Brice Hortefeux, Rachida Dati, Michèle Alliot-Marie et Geoffroy Didier) se sont abstenus, et deux n'ont pas pris part au vote.

Un piège tendu par Macron

"Ils se sont ridiculisés, c'est inouï de s'abstenir sur une question aussi importante !" s'étrangle encore un eurodéputé (qui a souhaité rester anonyme), deux semaines plus tard.

Ce vote a montré que LR est incapable d'avoir une position sur la conception de la démocratie en Europe. C'est grave.Un eurodéputéà franceinfo

De fait, depuis son siège parisien, Laurent Wauquiez avait décidé de ne donner aucune consigne de vote à ses troupes. Une façon de dédramatiser l'enjeu et de ne pas répondre à la pique formulée quelques jours plus tôt par Emmanuel Macron : "On ne peut pas tout à la fois être du côté, sur beaucoup de sujets, de la chancelière Merkel et du Premier ministre Orban", avait déclaré le chef de l'Etat dans l'espoir de mettre le PPE face à ses contradictions.

Sur le plan européen, la stratégie du président français n'a pas porté ses fruits. Malgré ses divisions, le PPE n'a pas explosé, et compte bien demeurer le principal parti représenté au Parlement européen après les élections de mai 2019. Mais en France, Les Républicains restent peu audibles. "Macron veut essayer de faire croire que les pro-Européens c'est lui, que les anti-Européens c'est Le Pen et Mélenchon, et qu'au milieu c'est 'circulez y a rien à voir'. Il ne faut pas tomber dans ce piège !" implore le président de la délégation française du PPE, Franck Proust, qui devrait figurer en bonne place sur la liste LR au printemps.

Il n'empêche : dans cette dialectique pro contre anti-Européens, que macronistes et lepénistes ont un intérêt commun à développer, c'est bien le danger de la marginalisation qui guette Les Républicains. Dans les sondages sur les élections européennes, le parti de Laurent Wauquiez plafonne entre 13% et 15%, derrière LREM et le Rassemblement national, et talonné par La France insoumise.

Une ligne politique floue

Si Les Républicains ne décollent pas, c'est aussi à cause de la difficulté interne à proposer un projet clair. Depuis 2014 et la publication de son brûlot anti-UE, Europe : il faut tout changer (éd. Odile Jacob), Laurent Wauquiez était le représentant d'une ligne dure au sein du parti. Remise en cause de l'espace Schengen, recentrage de la zone euro sur un noyau de six Etats… Quatre ans plus tard, le désormais patron de LR a mis de l'eau dans son vin eurosceptique. Fin juin, à Menton (Alpes-Maritimes), il a même réussi à mettre tout le monde d'accord sur une ébauche de programme reposant sur sept "piliers". Un texte plutôt consensuel en forme de plus petit dénominateur commun, comme l'avait souligné la presse à l'époque.

Même les plus farouches opposants à la ligne Wauquiez s'étaient dits agréablement surpris par la teneur des discussions. "Il y a eu des concessions majeures à Menton. Laurent Wauquiez a cédé sur toute la ligne, il a renoncé à toutes ses propositions eurosceptiques", se réjouit prudemment Maël de Calan, son adversaire malheureux lors de l'élection pour la présidence de LR.

Peut-être a-t-il pris conscience que son discours était inacceptable pour beaucoup de nos électeurs ? Si cela se confirme, ce serait une bonne chose.Maël de Calanà franceinfo

Un élu en rupture de ban avec le parti acquiesce : "Ils comprennent qu'avec une position trop eurosceptique, ils vont encore perdre des voix. Tout ce que la droite avait à perdre du côté du FN est perdu. Par contre, le sujet européen reste important pour l'électorat de droite conservatrice."

Chez LR, les modérés restent toutefois sceptiques. "Menton, c'était de l'eau tiède. On écrit sur un document que nous sommes un parti pro-européen, mais le jour suivant, on décline tout ce qui ne va pas", critique un eurodéputé sortant qui regrette que l'Europe ne soit jamais évoquée "de façon positive".

L'hypothèse Barnier, un coup de poker ?

Reste la question qui trotte dans toutes les têtes : qui mènera cette liste ? "Jusqu'à la fin de l'année, on va se concentrer sur la construction du projet. La question de l'incarnation ne viendra que fin 2018 ou début 2019", assure Geoffroy Didier, le secrétaire général délégué du parti. Pourtant, les noms circulent depuis plusieurs mois. Laurent Wauquiez ayant lui-même exclu de conduire la bataille en première ligne (par peur d'une défaite, taclent ses détracteurs), l'ancienne numéro 2 Virginie Calmels s'y serait bien vue, avant d'être sèchement congédiée. Le nom de son successeur à la vice-présidence du parti, Jean Leonetti, est souvent cité, comme celui du député de l'Ain Damien Abad. Deux profils très pro-européens.

Selon Le Point, Laurent Wauquiez aurait même proposé à Michel Barnier de prendre la tête de la liste. Ce poids lourd de la politique européenne, ancien ministre et actuel négociateur en chef de la Commission européenne en charge du Brexit, aurait demandé un délai de réflexion. Proposition sincère ou coup de poker menteur ?

A droite, on doute pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'ambition de Barnier est de devenir le prochain président de la Commission européenne, un poste qui lui a échappé en 2014 au profit du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker.

La proposition de Wauquiez, c'est du pipeau ! Barnier n'est pas du tout intéressé pour être un simple député européen.Un ex-membre des Républicainsà franceinfo

"Les personnes qui sortent le nom de Barnier aujourd'hui ne lui rendent pas service. Ils veulent tuer sa candidature à la tête de la Commission, avance même un eurodéputé sortant. Et puis imaginez Barnier qui devra commenter toutes les sorties de Nadine Morano dans les matinales !"

Le jour du vote sur Viktor Orban au Parlement européen, Nadine Morano avait troublé sa famille politique en postant sur son compte Twitter un selfie avec le Premier ministre hongrois.

Dans le huis clos du bureau national de LR, Laurent Wauquiez a refusé de condamner cette initiative. Interrogé par Le Figaro, il a même assuré qu'Orban avait "toute sa place au sein du PPE". Le recentrage version Wauquiez doit encore faire ses preuves. "La campagne va être à cette image, anticipe un eurodéputé. Donner le change en mettant 'Tartempion' en tête de liste, et laisser tous les matins les Peltier et consorts dire tout le mal qu'ils pensent de l'Europe chez Bourdin."