Affaire des passeports diplomatiques : trois questions sur les versions contradictoires de l'Elysée et d'Alexandre Benalla

L'ancien chargé de mission affirme que ces documents diplomatiques lui ont été remis en octobre 2018. L'Elysée plaide l'ignorance et renvoie au Quai d'Orsay. Franceinfo reprend les versions des deux camps. 

Alexandre Benalla, avant son audition par la commisson d\'enquête du Sénat, le 19 septembre 2018.
Alexandre Benalla, avant son audition par la commisson d'enquête du Sénat, le 19 septembre 2018. (ALAIN JOCARD / AFP)

Dans le nouvel épisode de l'affaire Benalla, deux versions s'affrontent, dans un grand flou, autour des passeports diplomatiques de l'ancien chargé de mission de l'Elysée. La présidence de la République et l'intéressé, reconverti dans les affaires, se sont répondu, vendredi 28 décembre, par lettres envoyées successivement à la presse. Alexandre Benalla a à nouveau détaillé sa version au JDD, à l'occasion d'un article publié dimanche, ainsi que dans un article de Mediapart, publié lundi 31 décembre.

>> Quatre questions sur les passeports diplomatiques d'Alexandre Benalla

Plusieurs questions demeurent au cœur de cette nouvelle polémique embarrassante pour l'Elysée : pourquoi l'ancien chargé de mission dispose-t-il toujours de passeports diplomatiques et les a-t-il utilisés pour des voyages d'affaires auprès de dirigeants africains ? Pour y répondre, franceinfo récapitule les dernières versions d'Alexandre Benalla et de l'exécutif.

1Ses passeports lui ont-ils été réclamés ?

Dans un document daté du 23 mai 2018, au moment donc où il a reçu un de ses passeports diplomatiques, Alexandre Benalla s'est engagé à rendre les titres "à la fin de sa mission".

Alexandre Benalla s\'était engagé dans une lettre datée du 23 mai 2018 à restituer ses deux passeports diplomatiques.
Alexandre Benalla s'était engagé dans une lettre datée du 23 mai 2018 à restituer ses deux passeports diplomatiques. (FRANCEINFO)

Ce que disent les autorités. Un porte-parole du Quai d'Orsay l'a encore affirmé vendredi : deux lettres recommandées ont été adressées à Alexandre Benalla afin de lui demander de rendre les deux passeports diplomatiques en sa possession. La première date du 26 juillet 2018, moins d'une semaine après le lancement de la procédure de licenciement à son encontre. En l'absence de réponse, une seconde lettre lui a été adressée le 10 septembre 2018. "Ces passeports n'ont pas été restitués à ce jour, écrit alors le ministère. Nous vous prions de bien vouloir les retourner, dans les plus brefs délais, au bureau des passeports et visas diplomatiques."

Ce que répond Alexandre Benalla. D'après l'entourage de l'intéressé, l'ancien conseiller n'a jamais reçu la relance de septembre dont parle le Quai d'Orsay. Il y a bien une lettre "reçue début août" quand il était en train de déménager. Les  passeports se trouvaient alors dans son bureau à l'Elysée, selon la version d'Alexandre Benalla.

2A-t-il à un moment rendu les documents ?

C'est la règle, instaurée dans le décret d'application relatif au passeport diplomatique. Ce document doit être "restitué au ministère des Affaires étrangères à l'expiration de sa validité ou dès lors que son utilisation n'est plus justifiée". Mais il y a un flou total sur cette question entre la version d'Alexandre Benalla et celles de l'Elysée et du ministère des Affaires étrangères.

Ce que dit Alexandre Benalla. Deux mois après son licenciement, devant la commission des lois du Sénat, en septembre, Alexandre Benalla a certifié que ses passeports diplomatiques étaient "restés dans le bureau qu'[il occupait] à l'Elysée". "L'Elysée a dû s'en occuper", ajoutait-il. Une version répétée au Journal du dimanche : "Quand j'ai répondu aux sénateurs, le 19 septembre, les passeports se trouvaient bien dans mon ancien bureau à l'Elysée, comme je l'ai dit." Les a-t-il dès lors considérés comme rendus ? C'est ce qu'il semblerait, car vendredi, son entourage a assuré qu'ils lui avaient ensuite été restitués "début octobre", avec le reste de ses effets personnels. Par qui ? "La présidence", a précisé Alexandre Benalla dans un courrier adressé au cabinet d'Emmanuel Macron et publié par Le Journal du dimanche. Une version réitérée dimanche 30 décembre dans un entretien à Mediapart (article payant).

Ce que répondent les autorités.  "Contrairement à ce qu'affirme Alexandre Benalla dans son entretien à Mediapart, l'Elysée dément catégoriquement avoir détenu les deux passeports diplomatiques et les avoir confiés à l'ancien chargé de mission en octobre dernier", a appris franceinfo auprès de l'Elysée. "La présidence de la République souligne à nouveau avoir demandé au Quai d'Orsay de récupérer les deux documents", ajoute l'Elysée. L'Elysée a par ailleurs accusé lundi Alexandre Benalla d'entretenir "tout un faisceau de contrevérités et d'approximations". Selon les informations du Monde et d'Europe 1, aucun passeport diplomatique n'a en tout cas été retrouvé lors de la perquisition menée dans le bureau de Vincent Benalla à l'Elysée, le 25 juillet, dans le cadre de l'enquête judiciaire ouverte après les incidents du 1er-Mai. Sa procédure de licenciement avait alors tout juste été engagée.

3Benalla utilise-t-il toujours ces titres ?

Selon les informations de Mediapart et du Monde, Alexandre Benalla continue de voyager avec un passeport diplomatique émis le 24 mai. Le document a été "utilisé ces dernières semaines pour entrer dans différents pays africains ainsi qu'en Israël", affirme Mediapart, qui cite "des sources sécuritaires".

Ce que dit Alexandre Benalla. "Dans la mesure où on me les a rendus [en octobre], je n'ai pas vu de raison de ne pas les utiliser, a expliqué samedi l'ex-chargé de mission au JDD. J'ai peut-être eu tort de [m'en] servir. (...) Mais je tiens à dire que je ne l'ai fait que par confort personnel, pour faciliter mon passage dans les aéroports. En aucun cas je ne les ai utilisés pour mes affaires." 

Mediapart (article payant), lundi 31 décembre, l'ancien chargé de mission explique les avoir utilisés pour entrer dans "une dizaine de pays" depuis l'automne. Il revient également sur la manière dont il a, selon lui, rendu ces documents, avant de les récupérer. "Je rends une partie de mes effets personnels à la suite d’un mail (...). A la fin du mois d’août, je dépose tout, dont les passeports diplo’. Comment peuvent-ils dire que cela n’a pas existé ? Au mois de septembre, on m’appelle pour me dire 'Alex, on a encore un carton à toi avec des affaires, il faudrait que tu les récupères'. Quand je me rends à l’angle de l’avenue Gabriel et de la rue de l’Elysée pour récupérer ces effets début octobre, il y a dans un sac plastique un chéquier, des clés et… les passeports diplomatiques."

Pourquoi, s'interroge Mediapart, cette restitution a-t-elle eu lieu dans la rue ? "Parce que je suis comme un pestiféré", estime Alexandre Benalla. Il assure que le "salarié" de l’Elysée qui lui a restitué les passeports lui aurait déclaré : "Tu ne fais pas de bêtises avec." Pour Alexandre Benalla, l'instruction pour lui rendre les passeports vient, "a minima" du "directeur de cabinet du président, ou au mieux [du] secrétaire général de l’Elysée". Du président lui-même ? "Ça, faudra leur demander", esquive-t-il.

Ce que disent les autorités. L'Elysée plaide l'ignorance et renvoie au Quai d'Orsay. Le palais présidentiel a affirmé, vendredi, "ne disposer à ce stade d'aucune information remontée par les services de l'Etat concernés sur l'utilisation par Monsieur Benalla des passeports diplomatiques qui lui avaient été attribués dans le cadre exclusif de ses fonctions à la présidence de la République". L'Elysée a demandé au ministère des Affaires étrangères "de prendre toutes les mesures appropriées" contre Alexandre Benalla, ajoute la présidence. Le Quai d'Orsay a annoncé dans la foulée l'intention de Jean-Yves Le Drian de saisir le procureur de la République : "Toute utilisation de ces passeports postérieure à la fin des fonctions qui avaient justifié l'attribution de ces documents serait contraire au droit."