Affaire Jouyet-Fillon : faut-il croire à la "machination" ?

L'ex-Premier ministre nie avoir demandé au secrétaire général de l'Elysée d'accélérer les procédures contre Sarkozy. Il a déposé des plaintes pour diffamation et crie au complot. Une hypothèse loin de faire l'unanimité à droite.

L\'ancien Premier ministre François Fillon, le 14 novembre 2014, à Menton (Alpes-Maritimes).
L'ancien Premier ministre François Fillon, le 14 novembre 2014, à Menton (Alpes-Maritimes). (VALERY HACHE / AFP)
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Ilan CaroFrance Télévisions

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"C'est une affaire qui ressemble étrangement à une machination. Ceux qui ont voulu faire ça ont voulu me faire taire." Interrogé dimanche 16 novembre sur BFMTV, François Fillon, toujours empêtré dans l'affaire qui l'oppose à Jean-Pierre Jouyet, a pour la première fois développé la théorie du complot. Une défense qui peine à convaincre à l'UMP, y compris parmi ses soutiens.

Quel intérêt pour l'Elysée à ourdir un complot contre Fillon ?

Depuis le début de l'affaire, l'ex-Premier ministre nie avoir demandé à Jean-Pierre Jouyet d'accélérer les procédures judiciaires contre Nicolas Sarkozy. Il accuse le secrétaire général de l'Elysée, qui s'est confié à deux journalistes du Monde, d'avoir menti. Pire : d'avoir fait fuiter ces "calomnies" dans le but de lui nuire personnellement. "Et comme je ne pense pas que le secrétaire général de l'Elysée puisse agir sans au moins en informer le chef de l'Etat, il y a un vrai soupçon que nous soyons en face d'une véritable affaire d'Etat", a-t-il attaqué, mettant en cause François Hollande à mots couverts. Il a formellement déposé plainte pour diffamation, lundi, contre Jean-Pierre Jouyet et les deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme.

Mais dans quel but Jean-Pierre Jouyet et François Hollande chercheraient-ils à jeter le discrédit sur François Fillon ? "Pour foutre le bordel à l'UMP", suggère délicatement l'un de ses soutiens. C'est en substance ce qu'avancent plusieurs autres fillonistes interrogés par francetv info.

Mais une telle manœuvre bénéficierait à ses rivaux directs, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Or, des trois hommes, François Fillon est le moins bien placé dans les sondages, celui contre lequel François Hollande a le plus de chances d'échapper à une élimination dès le premier tour de la présidentielle, comme le montre cette enquête de l'Ifop. Difficile d'imaginer un cabinet noir à l'Elysée s'évertuant à savonner la planche du concurrent le moins dangereux.

A l'UMP, y compris parmi les élus estampillés fillonistes, la thèse de la machination n'est d'ailleurs pas forcément partagée. "Je pense que Jean-Pierre Jouyet n'a pas agi délibérément, mais plutôt par maladresse, pense l'ancien ministre de la Défense Gérard Longuet. Trois mois se sont écoulés [entre le fameux déjeuner avec François Fillon et l'entretien avec les journalistes du Monde]. Il a pu reconstruire une autre vérité sans véritablement en mesurer l'impact. Personnellement, j'attends la publication de l'enregistrement de Jean-Pierre Jouyet pour me prononcer là-dessus."

Et si la "machination" venait du camp Sarkozy ?

C'est la thèse défendue par certains partisans de François Fillon. Après tout, Jean-Pierre Jouyet fut l'une des prises de guerre de Nicolas Sarkozy lorsque l'ancien chef de l'Etat a injecté une dose "d'ouverture" à gauche dans son gouvernement. "Jouyet est forcément hybride, on peut tout imaginer, tout est possible", estime un ancien parlementaire partisan de Fillon.

"Aberrant", conteste Eric Woerth. Lui a soutenu Fillon en 2012 lors du duel ce dernier avec Jean-François Copé pour la présidence du parti, mais roule pour Sarkozy dans la course à la tête de l'UMP. L'ancien ministre du Budget dit ne pas croire un instant à "ces ragots de caniveau". Pour le coup, une machination venant du camp Sarkozy paraît hautement improbable : elle impliquerait la complicité des deux journalistes du Monde à l'origine du scandale, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, peu suspects de sarkophilie.

Du côté des partisans de Sarkozy, au contraire, on pense que la version de Jean-Pierre Jouyet est la bonne. Et que François Fillon a bien demandé à l'Elysée de "taper" sur son rival. Selon Le Monde, c'est par tactique que l'ancien chef de l'Etat a demandé à ses partisans de ne pas ajouter d'huile sur le feu, mais Nicolas Sarkozy se dirait, en privé, "très déçu" par son ancien Premier ministre.

Le complot, ultime argument d'un homme esseulé ?

Ses partisans en conviennent : la polémique Jouyet-Fillon fait une très mauvaise pub pour l'ancien Premier ministre. "Ce n'est effectivement pas l'image qu'il aurait souhaité donner de lui au moment où il présente ses propositions sur l'immigration", concède Eric Woerth. De quoi plomber encore un peu plus un François Fillon en mauvaise posture depuis plusieurs semaines ?

Outre ses mauvais sondages, le député de Paris voit ses soutiens prendre leurs distances. Son ancien bras droit, Eric Ciotti, mais aussi Valérie Pécresse ou Christian Estrosi soutiennent Nicolas Sarkozy pour la présidence de l'UMP. François Fillon n'étant pas candidat, "c'est compatible", assure Eric Woerth. Et pour la primaire de 2016 ? "Je laisse les choses ouvertes", dit-il prudemment, refusant de s'engager ouvertement en faveur de Fillon.

"Dans un système présidentiel comme le nôtre, le soleil va avec le soleil et les nuages avec les nuages", résume Gérard Longuet. Lui-même se prépare déjà à dégainer son parapluie : "Je suis d'accord avec les idées de Fillon. La question est de savoir si les Français seront prêts à le suivre en 2016 davantage qu'en 2014."