Visite papale à Marseille : comment le pape François a mis la question migratoire au centre de son pontificat

Article rédigé par Yann Thompson
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Le pape François rencontre des réfugiés hébergés par la communauté Sant'Egidio, le 17 décembre 2021, au Vatican. (VATICAN MEDIA / AFP)
Le chef de l'Eglise catholique doit se recueillir, vendredi soir, devant un mémorial dédié aux morts en Méditerranée. Tout un symbole, après dix ans de lutte contre "l'indifférence" et pour un accueil digne des populations déplacées.

Il arrive en France, le regard tourné vers la Méditerranée. Le pape François est attendu à Marseille, vendredi 22 septembre, pour une visite de deux jours marquée par une rencontre avec Emmanuel Macron et une messe au stade Vélodrome. Le souverain pontife a toutefois prévenu, en août, qu'il venait "à Marseille, pas en France" , signifiant que son déplacement ne constituerait pas une visite d'Etat.  "Le problème qui me préoccupe, c'est le problème méditerranéen" , avait-il explicité.

>> Visite du pape François à Marseille : suivez son arrivée pour son déplacement de deux jours dans la cité phocéenne

Le voyage du souverain pontife vient ponctuer la troisième édition des Rencontres méditerranéennes, une réunion d'évêques et de jeunes venus du pourtour méditerranéen, entamée dans la cité phocéenne le 16 septembre. Ces rencontres, qui se déroulent pour la première fois hors d'Italie, visent notamment à  "réfléchir sur le drame des migrants", a fait remarquer le pape . "Voilà pourquoi je vais à Marseille", a-t-il justifié.

Depuis son élection en mars 2013, Jorge Mario Bergoglio a fait de la question migratoire une pierre angulaire de son pontificat. Cette thématique sera une nouvelle fois au centre de son séjour marseillais avec un premier temps fort de recueillement, vendredi, à 18 heures, devant une stèle dédiée aux marins et aux migrants perdus en mer. Dos au Vieux-Continent, le pape fera face à la Méditerranée, dans la continuité de son action parfois controversée pour un monde plus accueillant et tolérant.

"Nous sommes tous des migrants"

Dès juillet 2013, à peine coiffé de sa calotte blanche, le pape François endosse le rôle de lanceur d'alerte de la crise migratoire. Pour sa première sortie hors de Rome, il choisit l'île italienne de Lampedusa et dénonce "une mondialisation de l'indifférence" face aux drames qui se jouent aux portes de l'Europe. "L'Eglise est à vos côtés dans la recherche d'une vie plus digne", y lance-t-il, à l'attention des exilés tout juste arrivés. Déjà, il marque les esprits en présidant une messe avec un bâton pastoral bricolé à partir du bois d'une barque de fortune.

Le pape François préside une messe à Lampedusa (Italie), le 8 juillet 2013, avec un bâton pastoral composé de bois provenant d'un bateau de migrants. (GREGORIO BORGIA/AP/SIPA)

En 2016, trois mois après avoir convié 7 000 migrants pour une messe au Vatican, le souverain pontife fait de nouveau sensation. Lors des célébrations du Jeudi saint, à Rome, il lave et embrasse les pieds de 12 demandeurs d'asile chrétiens, musulmans et hindous, comme l'a fait Jésus avec ses 12 apôtres, selon l'Evangile. Il se rend ensuite sur l'île grecque de Lesbos, lieu d'arrivée et de détention de milliers de migrants. Dans l'avion du retour, il embarque avec lui "trois familles de réfugiés syriens" et les accueille au Vatican. "Nous sommes tous des migrants", scande l'Argentin , fils et petit-fils d'immigrés italiens.

Par ses mots et ses actions chocs, le pape heurte les milieux conservateurs. "Il a choqué beaucoup de catholiques en se mettant en scène avec des migrants musulmans, au point d'être parfois accusé d'islamophilie", observe Vincent Geisser, chercheur au CNRS et directeur de la publication de la revue Migrations Société. Contrairement à ses prédécesseurs, "le pape dépasse la simple charité chrétienne à l'égard de l'étranger et défend une société du mélange, avec une vision intégrationniste".

"Cet enfant de Buenos Aires croit profondément aux vertus de l'accueil et de l'intégration au sein de sociétés cosmopolites."

Vincent Geisser, chercheur au CNRS

à franceinfo

Le pape François s'inscrit toutefois dans la continuité de la diplomatie humanitaire du Saint-Siège. "A près la Seconde Guerre mondiale, le pape Pie XII tenait déjà des discours militants pour que les puissances nationales et internationales en fassent davantage pour les 20 millions de déplacés de l'époque", rappelle l'historienne Marie Levant, spécialiste de la diplomatie vaticane à l'Institut français du Proche-Orient.

"Accueillir l'autre, c'est accueillir Dieu"

Rapidement, la question migratoire constitue pour le pape François une porte d'entrée dans le champ des relations internationales.  "Son prédécesseur, Benoît XVI, était un théologien assez peu intéressé par le sujet", affirme François Mabille, directeur de l'Observatoire géopolitique du religieux, au sein de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Sans être un spécialiste de ces questions, le pape François a fait du thème de la paix un axe fort de son pontificat et a massivement remobilisé l'Eglise et ses réseaux de diplomates." Le sujet des migrations lui a permis de revendiquer "un leadership" sur la scène mondiale, quitte à frôler "l'obsession", selon le chercheur.

"Le pape a eu tendance à survaloriser la question migratoire, au détriment d'enjeux comme la sécurité militaire. La guerre en Ukraine l'a pris de court et on l'a peu entendu dessus."

François Mabille, directeur de l'Observatoire géopolitique du religieux

à franceinfo

En tant que puissance morale, le souverain pontife cherche à influencer le cours de l'histoire migratoire. En 2016, alors que Donald Trump mène campagne et veut renforcer la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, le pape célèbre une messe géante depuis la ville frontalière de Ciudad Juarez. A son départ, il s'en prend directement au futur président américain : "Une personne qui veut construire des murs et non des ponts n'est pas chrétienne", accuse-t-il. "Accueillir l'autre, c'est accueillir Dieu en personne", avait-il argumenté, quelques mois plus tôt.

Le pape François vient célébrer une messe à Ciudad Juarez (Mexique), à quelques mètres de la frontière avec les Etats-Unis, le 17 février 2016. (SIPANY/SIPA)

En avril 2023, c'est en Hongrie que le pape tente un nouveau procès en chrétienté à l'égard de ceux tentés par le repli nationaliste et identitaire. Sur le thème de "la vraie foi", il définit la catholicité comme un effort "inclusif et jamais exclusif". "Essayons d'être comme Jésus, une porte qui n'est jamais claquée au nez de personne", plaide-t-il, devant 80 000 personnes, dont le Premier ministre protestant Viktor Orban, défenseur autoproclamé des racines chrétiennes de l'Europe. "Les croyants dans le Christ mettent à la première place la charité qui unit, et non pas les différences historiques, culturelles et religieuses qui divisent", déclare alors le pape François.

"Que chaque paroisse accueille une famille"

Des coups d'éclat, mais quels résultats ? Malgré son activisme, "peu de choses ont changé sur la question migratoire", a regretté le pape en 2021. "Sa parole en Europe et en France n'a pas d'impact significatif", estime le chercheur François Mabille. Mais son influence n'est pas nulle, notamment au sein de l'Eglise.

"Le discours du pape a des effets sur la mobilisation des institutions catholiques, au sein des paroisses ou des associations caritatives, qui œuvrent beaucoup pour l'accueil des migrants."

Vincent Geisser, chercheur au CNRS

à franceinfo

En 2015, le souverain pontife avait appelé "chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère" à accueillir une famille. Son message avait été relayé par les évêques français et avait inspiré, en 2017, la signature avec l'Etat d'un protocole d'accueil de centaines de réfugiés syriens.

Lors de sa visite à Marseille, le chef de l'Eglise devrait "conforter dans leur approche" les tenants du catholicisme social, "sans convertir à sa cause les catholiques plus favorables à une politique d'asile restrictive, qui voient en lui un pape 'de gauche', trop ouvert", prédit François Mabille. Sa présence pourrait toutefois "faire en sorte que les critiques ne se transforment pas en dissidence", envisage Vincent Geisser. L'enjeu est donc de "ressouder" les croyants, avance le chercheur, et peut-être aussi de souligner que la vitalité catholique en France repose de plus en plus sur  "l'apport de prêtres venus de l'étranger" et sur "les migrants et les descendants de migrants" qui assistent aux messes. 

"Le discours du pape répond à une forme de réalisme, car la survie de l'Eglise en Europe passe en partie par son africanité."

Vincent Geisser, chercheur au CNRS

à franceinfo

En dépit de réalisations limitées sur le plan diplomatique, le pape François entend poursuivre ses efforts. "Il reste une figure d'autorité morale, qui a l'oreille de chefs d'Etat et de gouvernement", défend Vincent Geisser. "En Italie, on peut penser qu'il joue un rôle pour contenir la cheffe du gouvernement, Giorgia Meloni, dans l'application de son programme d'extrême droite." Interrogé par franceinfo, l'Elysée assure que "le pape est un soutien précieux pour convaincre" les partenaires de la France " de l'utilité d'agir au niveau européen", une solution chère à Emmanuel Macron.

La visite du pape à Marseille pourrait enfin mettre en lumière son intérêt de plus en plus marqué pour les racines du phénomène migratoire.  "Après avoir longtemps porté une parole très accusatoire à l'encontre des pays européens, il a atténué cette critique depuis un an et demi. Il appelle davantage à lutter contre les causes politiques et économiques des migrations", observe François Mabille. Ce regard tourné vers les pays de départ se traduira, dimanche, à l'occasion de la journée mondiale du migrant et du réfugié, par un appel du pape à défendre "la possibilité de vivre en paix et dans la dignité sur sa propre terre". Tant que ce "droit de ne pas émigrer" ne sera pas garanti, "beaucoup devront encore partir à la recherche d'une vie meilleure", défendra-t-il.

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