Témoignages "Je ne serais pas surpris que Trump ne puisse plus jamais se présenter" : d'un président à l'autre, sept Américains tournent la page

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Woody, Erica, Paul, Linda, Mike, Alexa et Dean. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Ils s'appellent Woody, Erica, Paul, Linda, Mike, Alexa ou Dean... Pour franceinfo, ils témoignent au moment où Joe Biden va prêter serment et succéder à Donald Trump à la présidence des États-Unis. 

Les États-Unis s'apprêtent à tourner la page de quatre ans de présidence de Donald Trump. Quatre ans sous tension, commencés par un discours de Trump tout juste investi où il promettait de mettre fin à "un carnage américain", et qui se terminent dans le chaos d'un invraisemblable assaut sur le Capitole, le 6 janvier, et d'une deuxième procédure d'impeachment. Franceinfo est allé à la rencontre de sept Américains, Woody, Erica, Paul, Linda, Mike, Alexa ou Dean. Ils tirent le bilan des années Trump et se projettent sur le mandat de Joe Biden, qui doit prêter serment avec sa vice-présidente Kamala Harris, mercredi 20 janvier, pour devenir le 46e président des États-Unis. 

"Nous étions là pour soutenir Trump"

Woody Wiedrich, 81 ans, postier à la retraite, Olympia (Etat de Washington). (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Inutile de demander à Woody ses préférences politiques. Sa tenue parle pour lui : chemise et masque aux couleurs du drapeau américain, casquette Trump 2020. Woody et sa femme Mary-Rose ont traversé les États-Unis pour soutenir le président américain lors du rassemblement du 6 janvier. Ils viennent d’Olympia, une petite ville de l’État de Washington, dans le nord-ouest du pays. Confiants, ils avaient réservé une chambre d’hôtel un an à l’avance pour assister à la seconde investiture de Donald Trump. Une autre histoire s’est écrite et le couple a modifié ses dates pour assister au meeting "Save America", organisé par leur champion le jour de la certification des votes.

"C’était bon enfant, assure Woody. On n’a entendu que des messages patriotiques, le Star Spangled Banner… C’était un moment très agréable, positif. Tout le monde était paisible. Puis nous avons marché calmement vers le Capitole, et alors que nous étions sur le point de revenir sur nos pas, nous avons vu que ça dégénérait." Le couple est intimement convaincu que des "antifas" vêtus d’accessoires pro-Trump ont infiltré le rassemblement et provoqué les violences. Une théorie très répandue chez les trumpistes. Pour eux, ces débordements seraient un coup monté pour discréditer leur mouvement. Des intrus auraient attisé la colère de la foule et déclenché l’assaut.

Woody et Mary-Rose ne sont pas restés longtemps aux abords du Capitole. Ils se disent "choqués" par la tournure prise par les événements : "Nous étions seulement là pour soutenir Trump".

Pour Woody, qui dit s’informer dans les médias ultraconservateurs comme la chaîne Newsmax ou le réseau social Parler, la présidentielle a été entachée de fraudes massives, l’élection a été volée par les démocrates. "Donald Trump défend ses droits. Il n’a aucune responsabilité dans les violences. Il est pacifique, tous ses meetings sont pacifiques. C’est absurde de vouloir sa destitution."

Woody, affable, ouvert, et manifestement sincère, refuse de passer pour un "émeutier". "Nous sommes des citoyens américains responsables, attachés aux valeurs chrétiennes, et croyez-moi, il y avait beaucoup de gens comme nous le 6 janvier".

L’interview se termine sur le Mall, à Washington, en face du Capitole. Un homme fait son jogging sur le trottoir. Arrivé à la hauteur de Woody, il lance : "Rentrez chez vous, nous ne voulons pas de vous ici !".

"Biden et Harris feront ce qu’il faut pour ce pays"

Erica Lipscomb, 49 ans, responsable marketing pour une chaîne hôtelière, Washington DC. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Erica a toujours voté démocrate. Son jugement sur les quatre années écoulées est sans appel : "La présidence de Donald Trump a été une honte pour notre pays. Cet homme a déchiré les États-Unis, non seulement politiquement, mais aussi du point de vue des tensions raciales qui ont atteint leur paroxysme pendant son mandat."

Erica estime que le président-milliardaire a favorisé les discriminations et donné de l’importance aux partisans de l’extrême-droite, aux suprémacistes blancs, marginalisés depuis des décennies. Donald Trump, dit-elle, "est entièrement responsable des violences du 6 janvier à Washington. C’est le principal responsable de la sécurité de notre pays. Le Capitole est la maison du peuple. Sa mission était de protéger ce bâtiment et de protéger les citoyens américains."

Pour Erica, cet événement n’est pas seulement la conséquence du discours que Trump a prononcé le 6 janvier devant ses partisans sur le National Mall, c’est l’aboutissement de quatre années d’agressivité : "Quand on insulte ses opposants sur Twitter, qu’on valorise des extrémistes, qu’on nie la vérité et qu’on encourage ses partisans à contester le résultat pourtant indiscutable de l’élection, certaines personnes se croient tout permis."

Erica reste malgré tout "optimiste". "L’Amérique est forte, résiliente". Elle fait confiance à Joe Biden et à sa vice-présidente Kamala Harris pour rassembler le pays. "Ils sont expérimentés et feront ce qu’il faut pour ce pays. J’aimerais dire que leur priorité doit être l’économie ou le système de santé, mais tant que ce gouvernement n’aura pas pansé les plaies, nous ne pourrons pas avancer sur ces sujets."

"Biden ? Je ne peux pas croire qu’une majorité d’Américains ait voté pour ce type"

Paul Crane, 72 ans, garagiste à la retraite, Deale, Maryland. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Paul est attablé dans un bar sur pilotis de la petite ville portuaire de Deale, dans le Maryland. Casquette, blouson de cuir, masque aux couleurs du drapeau américain, ce garagiste à la retraite a vécu toute sa vie dans cette région du sud de l’État. Nous sommes à 45 minutes à peine de Washington mais la capitale américaine, démocrate, est un autre monde.

Ici, dans le comté d’Anne Arundel, on vote républicain. Paul est un fervent partisan de Donald Trump. Pour lui, les démocrates mènent une cabale contre le 45e président des États-Unis : "Depuis le premier jour, ils essaient de destituer Trump. Mais vous savez quoi ? Nous les gens d’ici, on n’accepte pas ça. Il a vécu l’enfer avec ces démocrates pendant quatre ans." Si Trump se présentait à nouveau à la présidentielle en 2024, Paul n’hésiterait pas une seconde : "C’est le meilleur président que j’ai eu dans ma vie. Et j’ai 72 ans. Il a fait plus pour ce pays que n’importe quel président. Et les démocrates ont volé cette foutue élection !"

Paul s’emporte, indigné par la procédure d’impeachment déclenchée par la Chambre des représentants : "C’est à Joe Biden de démissionner, il n’a jamais rien fait pour ce pays. Il a tenté de nombreuses fois de se présenter. Je ne peux pas croire qu’une majorité d’Américains ait voté pour ce type. C’est un mensonge. Et c’est pour ça que Donald Trump est énervé. Et nous le sommes aussi. Ce qui s’est passé au Capitole est terrible mais je peux le comprendre."

"Parfois, c’est vrai, Trump exagère. Maintenant, Biden doit essayer de réconcilier les Américains"

Linda Crane, 70 ans, coiffeuse à la retraite, Deale, Maryland. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Linda a elle aussi voté Trump en novembre. Comme son mari Paul, elle soutient le président sortant et s’interroge sur le rôle joué par des "antifas" qui auraient pu infiltrer le rassemblement et provoqué les débordements. Toujours cette théorie avancée par les médias ultraconservateurs.

Mais Linda n’a pas apprécié ce que Donald Trump a dit devant ses partisans le 6 janvier à Washington sur le Mall. "Je pense qu’il a prononcé ce jour-là l’un des pires discours de sa présidence parce qu’il a encouragé les gens à marcher sur le Capitole, et ça a envenimé les choses." Donald Trump, qui continue à contester le résultat de l’élection, avait exhorté les manifestants à "montrer [leur] force. (…) Nous n’abandonnerons jamais".

"Il est allé trop loin, admet Linda. J’aime Trump et toutes les bonnes choses qu’il a faites pour ce pays. N’oublions pas que pendant quatre ans, il a fait don de son salaire présidentiel. Mais parfois, c’est vrai, il exagère. Il ne cache rien, il dit ce qui lui passe par la tête. Et ça lui a souvent joué des tours." 

Alors même si Linda est convaincue que l’élection de Joe Biden a été entachée de fraudes massives, elle appelle les républicains à reconnaître la défaite. "Joe Biden doit essayer de réconcilier les Américains. Donald Trump a été un grand président, il est temps pour lui de partir dignement."

"Démocrates et républicains vont surmonter cette épreuve"

Mike McAdams, 65 ans, lobbyiste, Washington DC. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Mike connaît tous les arcanes du Congrès. Voilà 43 ans qu’il y travaille. Il est lobbyiste, président de l’Advanced Biofuels Association, qui promeut l’énergie verte. Il représente 38 entreprises du monde entier dont il défend les intérêts auprès des élus.

Avant lui, ses parents travaillaient déjà au Congrès. Il se dit très affecté par les événements survenus au Capitole. "Pour les gens comme moi qui ont passé leur vie dans ce bâtiment, c’est un moment très triste de voir des manifestants tout saccager."

Mike doit rester politiquement neutre pour son travail. Mais il reconnaît pencher à gauche, "un démocrate conservateur", précise-t-il. Il a travaillé pour Jimmy Carter, sa femme a été au service de Bill Clinton.

"Je ne serais pas surpris, pronostique Mike, que le Sénat fasse en sorte que Donald Trump ne puisse plus jamais se présenter à une élection. Ce président a déclenché une émeute. Le chef de l’exécutif a encouragé ses partisans à marcher sur le Capitole pour interrompre la fonction législative de notre pays. C’est une violation de la Constitution."

Mike se veut confiant. "Les deux partis, démocrate et républicain, vont surmonter cette épreuve. Joe Biden a trois priorités : redresser l’économie, gérer la pandémie de Covid, et surtout rassembler ce pays."

"Trump a pris quelques bonnes décisions, mais il a blessé trop de gens"

Alexa Secrest, 22 ans, documentaliste, Washington DC. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

Alexa appartient à une espèce rare à Washington : elle est républicaine dans une ville où plus de 92% des électeurs ont voté démocrate en novembre. Autre anomalie, elle parle parfaitement français. Elle a fait une partie de ses études de français et de politique à Nantes.

En 2016, elle a voté Donald Trump : "Je suis plutôt conservatrice. Je ne suis pas fan de Trump mais je me suis dit à l’époque qu’il était plus probable qu’il fasse des choses avec lesquelles je serais d’accord politiquement." Les quatre années écoulées ne l’ont pas totalement déçue : "Il a pris quelques bonnes décisions. Les résultats économiques étaient plutôt satisfaisants jusqu’à la pandémie de Covid."

Mais les violences au Capitole ont été un tournant. Alexa juge le président Trump responsable des débordements. Aujourd’hui, elle regrette son choix de 2016 et se dit même favorable à la destitution de Donald Trump. "Il a blessé trop de gens, constate-t-elle, et ce qu’il a fait le 6 janvier est vraiment inadmissible."

La jeune documentaliste francophile espère que le parti républicain saura s’émanciper de Trump. À ses yeux, de nombreux élus du parti refusent de s’opposer au président de peur de s’aliéner des électeurs. Alexa encourage les républicains à tourner la page et à désigner un nouveau champion pour 2024, capable de rassembler les conservateurs américains, aujourd’hui divisés.

"Trump aurait juste dû la ramener un peu moins sur Twitter"

Dean Bishop, 25 ans, ingénieur, Richmond, Virginie. (FRANCK MATHEVON / RADIO FRANCE)

"Ça m’a fait mal au cœur", soupire Dean quand on l’interroge sur les scènes de chaos au Capitole le 6 janvier dernier. Il se définit comme un "conservateur". Il a donc voté Donald Trump en novembre, convaincu que le président sortant était le meilleur candidat pour défendre les valeurs auxquelles il tient : la liberté religieuse, la baisse des impôts, la réduction des dépenses publiques... "D’un point de vue idéologique, je ne changerai pas, assure Dean, mais c’est vraiment triste de voir des gens se livrer à des actions aussi violentes. On dirait des enfants qui n’ont pas obtenu ce qu’ils veulent et font leurs caprices."

Pour lui, Donald Trump a une part de responsabilité dans ces violences mais un procès en destitution est inutile : "Je ne veux pas qu’on l’empêche de pouvoir se présenter à nouveau à une élection. En démocratie, chacun doit avoir sa chance, il suffit de pouvoir rassembler suffisamment de voix pour être élu."

Dean, qui ne sait pas s’il voterait à nouveau pour Trump s’il était en lice en 2024, estime que le président-milliardaire "a fait de bonnes choses, il aurait juste dû la ramener un peu moins sur Twitter, ça aurait posé beaucoup moins de problèmes. Il a trop attiré la lumière. Joe Biden va avoir beaucoup de travail pour tenter de rassembler le pays."

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