Présidentielle américaine : que cache l'"affaire Hunter Biden", que le camp Trump remet sur le tapis ?

En pleine campagne pour l'élection présidentielle, le fils cadet de Joe Biden est la cible de rumeurs colportées par Donald Trump et une partie du camp républicain. Mais les preuves formelles manquent. 

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Joe Biden et son fils cadet Hunter Biden, le 30 janvier 2010 lors d'un match de basket à Washington. (JONATHAN ERNST / REUTERS)

"La famille Biden est une entreprise criminelle", martèle-t-il dans ses meetings. "Enfermez-le", scandent ses supporters à propos de Joe Biden, comme ils le clamaient déjà en 2016 au sujet d'Hillary Clinton. A la traîne dans les intentions de vote, Donald Trump accuse son rival à la présidentielle américaine de corruption. Et pour atteindre le père, il vise le fils cadet : Hunter Biden. 

Ses manœuvres sont apparues au grand jour en septembre 2019, lorsque le contenu d'un coup de fil avec son homologue ukrainien a été révélé. Le locataire de la Maison Blanche semblait lui demander de lancer une enquête sur Hunter et Joe Biden dans son pays, avec, dans la balance, le versement d'une aide américaine.

Ces révélations ont valu à Donald Trump un procès en destitution. Il a évité l'"impeachment" et le dossier Hunter Biden a été enterré quelques mois. Mais il a ressurgi dans les dernières semaines de la campagne, alimenté par de nouvelles révélations douteuses. Franceinfo démêle le vrai du "fake" dans cette prétendue "affaire Hunter Biden". 

Hunter Biden serait lié à un réseau de trafic sexuel 

Les accusations du camp Trump. "Hunter Biden a payé des femmes non résidentes ressortissantes de Russie ou d'autres pays d'Europe de l'Est et qui semblent être liées à un 'réseau de prostitution ou de traite des êtres humains en Europe de l'Est'." Cette accusation figure dans un rapport(*tous les liens qui suivent dans cet article sont en anglais) sur les activités d'Hunter Biden, publié le 23 septembre par les comités sénatoriaux de la Sécurité intérieure et des Finances, tous deux dirigés par des républicains. Elle a été relayée sur Facebook par de nombreux internautes, comme celle-ci.

Les arguments du camp Biden. Les élus conservateurs promettaient depuis un an des révélations explosives sur les affaires du fils cadet de Joe Biden. Mais ils se sont contentés de publier, à six semaines de la présidentielle, 87 pages compilant des informations déjà rendues publiques et des insinuations reposant sur des preuves plutôt légères, note Politico. Des allégations sans preuves, qui résonnent comme un écho de la campagne de désinformation en provenance de Russie, relève le New York Times

Il faut se référer à une note de bas de page du rapport pour en savoir un peu plus. Sa lecture atténue considérablement la portée de l'accusation. Les sénateurs écrivent que celle-ci repose sur des documents en leur possession, mais qu'ils ne produisent pas. Le résumé qu'ils en font est truffé de formules comme "possible", "supposée", "potentielle", "qui semble être"... Interrogé sur cette accusation précise par une animatrice de radio conservatrice à la publication du rapport, l'un des deux sénateurs, Ron Johnson, a reconnu qu'ils n'avaient "pas beaucoup d'informations à ce sujet"

Il a été question de prostitution dans la vie de Hunter Biden, en 2017, lorsque, en plein divorce, son ex-épouse Kathleen Buhle Biden a porté plainte en justice contre lui pour avoir dépensé leur argent "de manière extravagante" en "drogue, alcool, prostituées, clubs de strip-tease et cadeaux à des femmes avec lesquelles il avait des relations sexuelles", rapportait Associated Press. Hunter Biden a nié avoir engagé des prostituées, indiquait le New Yorker en 2019.

Hunter Biden dans une vidéo lors de la convention virtuelle du parti démocrate américain, le 20 août 2020. (DEMOCRATIC NATIONAL CONVENTION / AFP)

Hunter Biden aurait reçu 3,5 millions de dollars de la femme de l'ex-maire de Moscou

Les accusations du camp Trump. "Hunter Biden a reçu un transfert d'argent de 3,5 millions de dollars de la part d'Elena Batourina, l'épouse de l'ancien maire de Moscou." Là encore, l'accusation est tirée du rapport des sénateurs. Elle a été reprise par Donald Trump, quatre jours plus tard dans une conférence de presse, le président faisant mine de s'interroger sur les raisons de ce paiement.

Les arguments du camp Biden. En regardant le rapport de plus près, on lit qu'Elena Batourina a versé 3,5 millions de dollars non pas sur le compte en banque de Hunter Biden, mais sur celui de Rosemont Seneca Thornton, une entreprise de conseil en investissements, dont les sénateurs disent qu'elle a été cofondée par le fils cadet de Joe Biden. Le paiement, survenu en février 2014, aurait rémunéré un contrat de consultant. Les sénateurs glissent au passage qu'Elena Batourina semblait avoir bénéficié des pratiques corrompues de son mari. Mais rien n'y dit que Hunter Biden ait touché ne serait-ce qu'une partie de cet argent. 

Comme la précédente, cette accusation repose sur des documents que les sénateurs ne dévoilent pas. Impossible à vérifier donc. Mais les membres démocrates des commissions ayant examiné ces documents assurent à Politifact que rien ne relie Hunter Biden à cette transaction ni à l'entreprise bénéficiaire. 

L'avocat de Hunter Biden affirme également que son client n'a jamais touché cet argent et qu'il n'a jamais cofondé l'entreprise en question. Le cadet de Joe Biden a bien cocréé une société baptisée Rosemont Seneca en 2009, mais rien ne permet de dire, d'après Politifact, que les deux entreprises sont les mêmes.

Hunter Biden aurait présenté un homme d'affaires ukrainien à son père

Les accusations du camp Trump. "Un e-mail explosif révèle comment Hunter Biden a présenté un homme d'affaires ukrainien à son papa vice-président." Tel est le titre de l'article du New York Post paru le 14 octobre, propageant la dernière rumeur en date sur Hunter et Joe Biden.

D'après les informations du tabloïd, un conseiller du directoire de Burisma, une entreprise ukrainienne productrice de gaz naturel, a envoyé l'e-mail suivant au fils cadet de Joe Biden en avril 2015 : "Cher Hunter, merci de m'avoir invité à [Washington] DC et de m'avoir donné l'opportunité de rencontrer votre père et d'avoir passé du temps ensemble. C'est vraiment un honneur et un plaisir."

A l'époque, Joe Biden est le vice-président de Barack Obama et, contrairement à ses prédécesseurs, il joue un rôle important au sein de l'administration, notamment en matière de politique étrangère. Il est notamment chargé du dossier ukrainien, au moment où les tensions entre Kiev et Moscou se tendent après la chute du président pro-russe ukrainien en 2014. A la même période, son fils cadet, Hunter, est recruté au sein du conseil d'administration de Burisma, entreprise détenue par un ancien ministre de l'ex-pouvoir pro-russe, Mykola Vladislavovytch Zlotchevski, inquiété par la justice. Le nouveau job du fils du vice-président fait craindre des conflits d'intérêts à la Maison Banche, rapportent Reuters et le New York Times.

Les arguments du camp Biden. La genèse de ce scoop est tellement rocambolesque qu'elle soulève des questions sur l'authenticité de cet e-mail, dont le New York Post ne produit qu'une image. Tout commence en avril 2019 dans un magasin d'informatique de Wilmington, la ville du Delaware où Joe Biden a débuté sa carrière politique et où il vit toujours.

Le commerçant raconte qu'un ordinateur portable a été déposé dans sa boutique de réparation, relate le Washington Post. L'homme, bien qu'il admette être aveugle, assure avoir reconnu son client : Hunter Biden. Trois mois s'écoulent et l'ordinateur est toujours là. Intrigué, le commerçant déclare avoir fait une copie du disque dur et l'avoir envoyée à Rudolph Giuliani, l'avocat personnel de Donald Trump. Et l'ancien maire de New York de faire suivre ce matériau au New York Post.

Rudy Giuliani essaie de longue date d'obtenir des informations croustillantes sur Hunter Biden. A tel point qu'il a été régulièrement en contact avec un avocat ukrainien, qui s'est avéré être un agent du renseignement russe depuis des décennies, répandant de fausses informations en lien avec la présidentielle, selon les autorités fédérales américaines, rappelle Business Insider.

Du côté des Biden, on dément toute rencontre. L'avocat de Hunter Biden déclare au Washington Post qu'il "sai[t] avec certitude que cette prétendue rencontre n'a jamais eu lieu". Le porte-parole de la campagne de Joe Biden affirme lui aussi qu'il n'y a aucune trace d'un tel rendez-vous dans l'agenda du vice-président en 2015. Les membres de son équipe d'alors n'en ont aucun souvenir non plus.

L'ex-conseiller en politique étrangère de Joe Biden, qui dit avoir assisté à "toutes ses réunions sur l'Ukraine", garantit que l'ex-vice-président "n'a jamais rencontré ce type". "En fait, je n'avais jamais entendu parler de ce type jusqu'à ce que l'histoire du New York Post éclate", tranche-t-il. L'ambassadeur américain en Ukraine, qui travaillait en lien étroit avec Joe Biden, ne trouve lui non plus aucune trace de cet individu. Même le rapport – pourtant à charge – des sénateurs républicains n'en parle pas. Reste la possibilité d'une poignée de mains et de quelques mots échangés entre deux portes au détour d'un événement quelconque. 

Au vu de ces éléments, Twitter comme Facebook ont choisi de réduire la visibilité de cette information suspecte, limitant ses partages comme ceux de posts l'évoquant. 

Hunter Biden et son père Joe Biden, le 20 janvier 2009 à Washington. (CARLOS BARRIA / REUTERS)

Joe Biden aurait exigé la démission d'un procureur ukrainien pour protéger son fils 

Les accusations du camp Trump. "On parle beaucoup du fils de Biden, du fait que Biden a arrêté la procédure, et beaucoup de gens veulent savoir, ce serait donc formidable si vous pouviez faire quelque chose avec le procureur général. (...) Biden s'est vanté d'avoir arrêté l'accusation, alors si vous pouviez vous renseigner (...) Tout ça me semble horrible." Voici ce que Donald Trump glisse à l'oreille de son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky en juillet 2019, au cours d'un coup de fil dont la retranscription a fuité. Le président américain sous-entend que Joe Biden, lorsqu'il était vice-président de Barack Obama, aurait fait pression pour qu'une enquête judiciaire visant son cadet Hunter Biden en Ukraine cesse. A l'époque, l'avocat personnel de Donald Trump, Rudy Giuliani, ne manque pas une occasion de porter cette accusation lui aussi.

Les arguments du camp Biden. En 2015, l'Ukraine, dont le pouvoir pro-russe a été renversé par un soulèvement populaire un an plus tôt, se dote d'un nouveau procureur général : Viktor Chokine. Celui-ci hérite notamment des dossiers visant le groupe gazier Burisma, où travaille Hunter Biden, et son patron, Mykola Zlochevsky. Mais un an plus tard seulement, Viktor Chokine est débarqué.

L'administration Obama a bien fait pression pour son renvoi, mais elle n'était pas la seule. L'Union européenne et le FMI y étaient favorables. Steven Pifer, qui a suivi le dossier ukrainien sous les administrations Clinton et Bush fils, estime dans Politifact que "tout le monde avait le sentiment que Chokine ne faisait pas son travail et devait être renvoyé". Un point de vue partagé par Daria Kaleniuk, qui dirige l'Anti-Corruption Action Center en Ukraine. Chokine était accusé de couvrir la corruption et de saboter les réformes. Les dossiers Burisma et Zlochevsky étaient eux aussi au point mort, confirme à Bloomberg un ancien adjoint de Chokine, Vitaly Kasko.

Iouri Loutsenko, le successeur de Shokin, déclare à Bloomberg que ni Burisma ni Hunter Biden ne sont visés par des enquêtes en Ukraine. "Hunter Biden n'a violé aucune loi ukrainienne – du moins pour le moment, nous ne voyons aucun acte répréhensible", assure-t-il. Iouri Loutsenko confie aussi avoir rencontré l'avocat personnel de Donald Trump pour évoquer le sujet du fils Biden, mais avoir finalement décidé qu'il n'y avait pas de raisons d'ouvrir une enquête contre lui. Il a été limogé, quelques semaines après le coup de fil de Donald Trump au président ukrainien.

"A aucun moment je n'ai discuté avec mon père des affaires de la société ou de mes services au conseil, y compris de ma décision initiale de rejoindre le conseil", a juré dans le New York Times son fils Hunter en mai 2019. "Je n'ai jamais parlé à mon fils de ses relations d'affaires à l'étranger", a confirmé Joe Biden en septembre 2019.

Joe Biden accompagné de sa petite-tille Finnegan et de son fils Hunter Biden, le 4 décembre 2013 lors d'une visite officielle à Pékin. (NG HAN GUAN / REUTERS)

Hunter Biden aurait profité du statut de son père pour faire des affaires en Chine

Les accusations du camp Trump. Depuis des mois, Donald Trump et son camp attaquent Joe Biden en le taxant d'être "une marionnette de la Chine". Ils pointent les bonnes affaires réalisées par le fils cadet du candidat démocrate. Ils avancent la somme astronomique d'1,5 milliard de dollars, accusent Hunter Biden d'avoir "utilisé son nom" pour obtenir ces contrats et blâment son père pour l'avoir "laissé faire".

Ces accusations trouvent leur source dans un documentaire diffusé par TheBlaze, un site conservateur. Le film s'appuie sur un livre à charge paru en 2019, signé Peter Schweizer : Empires secrets : comment la classe politique américaine cache la corruption et enrichit la famille et les amis.

Les arguments du camp Biden. En juin 2013, Hunter Biden s'associe à un homme d'affaires chinois, Jonathan Li. Avec d'autres partenaires, ils créent un fonds d'investissements : BHR. Hunter Biden siège au conseil d'administration, mais sans y être rémunéré, raconte le New Yorker. En décembre, son père est en visite à Pékin. Il vient y rencontrer le président Xi Jinping. D'après un représentant de BHR interrogé par le New Yorker, Hunter arrange une entrevue entre son associé et son père. Li peut ainsi serrer la main du vice-président dans le hall de l'hôtel de la délégation américaine. Rien de plus, assure l'avocat de Hunter Biden.

Au sein de l'équipe du vice-président, certains ont fait part de leur embarras face à ce mélange des genres. Mais ils confient ne pas oser en parler au vice-président. Plusieurs experts en politique étrangère, sollicités par Politifact, jugent eux aussi que Hunter Biden a placé à cette occasion son père dans une position délicate.

La somme de 1,5 milliard de dollars évoquée par le camp Trump apparaît dans un article du Wall Street Journal en juillet 2014. Celui-ci évoque un objectif de levée de fonds. A ce moment-là, Hunter Biden avait déjà quitté la Chine depuis six mois. L'avocat du fils Biden assure que cette somme colossale n'a jamais été atteinte et que l'opération s'est arrêtée à 4,2 millions de dollars. L'avocat de Hunter Biden assure à Politifact que son client n'a pris des parts dans BHR qu'en octobre 2017, après la fin des fonctions de son père au sein de l'administration américaine. Il a acquis 10% du fonds, pour un montant de 420 000 dollars.

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