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Présidentielle américaine : faire du neuf avec des vieux, l'insoluble problématique des démocrates

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France Télévisions
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Bernie Sanders, Joe Biden et Elizabeth Warren, lors du sixième débat pour les primaires du parti démocrate, le 15 octobre 2019, à Westerville (Ohio). (SAUL LOEB / AFP)

Trois des quatre favoris actuels pour les primaires ont 70 ans ou plus. Un âge avancé qui soulève de nombreuses questions durant la campagne.

"Ils sont tous trop vieux." A en croire une responsable démocrate de l'Iowa interrogée par le Wall Street Journal*, les favoris pour les primaires du parti en vue de la présidentielle américaine ne sont (déjà) plus en âge de diriger le pays. Trois candidats sont pour l'instant en tête des sondages, selon l'agrégateur du New York Times* : Joe Biden est crédité en moyenne de 27% d'intentions de vote, Bernie Sanders de 19% et Elizabeth Warren de 16%. Et tous trois ont plus de 70 ans.

Depuis l'entrée en lice de Michael Bloomberg, on compte désormais quatre septuagénaires parmi les quatorze candidats aux primaires démocrates. Un chiffre inédit, souligne le New York Times*. Bloomberg (77 ans), Biden (77 ans) et Sanders (78 ans) pourraient même devenir le plus vieux président investi en cas d'élection en novembre, battant le record établi à 70 ans par Donald Trump.

Les primaires de la dernière chance

Une surreprésentation des baby-boomers qui s'explique par deux facteurs, selon Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire spécialiste des Etats-Unis. Le premier est politique. "Les démocrates ont subi deux débâcles lors des élections de mi-mandat en 2010 et 2014, puis une défaite assez marquée aux élections générales de 2016, rappelle-t-il à franceinfo. De jeunes élus, qui auraient pu prétendre à l'investiture aujourd'hui, ont été évincés." Comme Alexi Giannoulias, qui a perdu la course pour le poste de sénateur de l'Illinois en 2010.

Corentin Sellin y voit aussi une seconde raison. "Les deux derniers présidents démocrates, Bill Clinton et Barack Obama, ont été élus très jeunes et ont effectué deux mandats, souligne-t-il. Les politiciens de leur génération ayant raté les précédentes occasions se disent que c'est leur dernière chance." Ces cadres du parti démocrate "prennent toujours beaucoup de place", ajoute le politologue Jean-Eric Branaa, dans les colonnes du Parisien"Et ils sont tellement nombreux qu'il a été impossible pour les autres de prendre une envergure nationale."

Plusieurs candidats à l'investiture démocrate ont pourtant tenté de mettre en avant leur jeune âge pour se démarquer. Eric Swalwell, 38 ans, s'en est pris à Joe Biden dès le premier débat des primaires, note le magazine Time*"J'avais 6 ans lorsqu'un candidat à l'investiture pour la présidentielle a déclaré : 'Il est temps de passer le flambeau à une nouvelle génération d'Américains'. Ce candidat était Joe Biden", a rappelé l'élu californien, qui a depuis jeté l'éponge. Pete Buttigieg, 38 ans et plus jeune candidat à la présidentielle américaine, a également fait de son âge un argument de campagne.

Petites foulées, mains serrées et rythme effréné

Les septuagénaires sont également pris pour cible par les républicains. Donald Trump multiplie les attaques contre celui qu'il a baptisé "Joe l'endormi". "[Biden] est de plus en plus lent, a-t-il affirmé* début novembre, face au militants du parti républicain. S'il est investi, je crains qu'on ait les débats les moins regardés de l'histoire tellement il sera au ralenti."

La réponse des "seniors" démocrates ? "Regardez-nous sur le terrain." Joe Biden tient à passer des heures à serrer des mains à l'issue de ses meetings, même en pleine canicule. Bernie Sanders mène sa campagne à un rythme effréné, annonçant régulièrement plusieurs événements dans des villes différentes en une seule et même journée. Quant à Elizabeth Warren, elle quitte rarement ses baskets et arrive en petites foulées aux rassemblements avec ses sympathisants, égrène le New York Times*.

La sénatrice Elizabeth Warren arrive en courant sur scène lors d'un meeting à Des Moines (Iowa), le 21 septembre 2019. (SCOTT OLSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Cela n'a pas empêché l'âge de devenir un des sujets récurrents de la campagne pour les primaires. Les difficultés de Joe Biden à trouver ses mots lors d'un débat ont mené les électeurs à s'interroger sur ses facultés mentales – l'ancien vice-président de Barack Obama a plus tard expliqué souffrir de bégaiement*. Lorsque Joe Biden a "semblé bouger ses lèvres d'une façon étrange lors d'un débat, on s'est demandé s'il portait un dentier", relève encore le New York Times*.

Bernie Sanders a, de son côté, dû plusieurs fois balayer des inquiétudes sur son état de santé. En mars, le sénateur du Vermont s'est ouvert le front sur une porte de douche, nécessitant sept points de suture. Son équipe a insisté sur le fait que l'accident n'était pas le résultat d'une chute, note le site Politico*. Son infarctus, début octobre, a provoqué une vague d'inquiétude. Au point que le New York Times a interrogé un gériatre sur la nécessité d'imposer un âge maximum pour la présidentielle ("Impossible de répondre", a esquivé le médecin). Pas de quoi ébranler Bernie Sanders, qui est apparu "robuste et  fringant, comme à son habitude" deux semaines plus tard, selon USA Today*.

Des anciens en phase avec les jeunes

A en croire les enquêtes d'opinion, l'âge devrait pourtant être un handicap pour les trois favoris des primaires. Quelque 40% des militants et sympathisants du parti démocrate estiment qu'un candidat âgé de moins de 70 ans aurait plus de chances de l'emporter face à Donald Trump, selon un sondage pour ABC News et le Washington Post* réalisé en septembre. Près de la moitié des démocrates considèrent en outre que l'âge idéal pour être président est "dans la cinquantaine", indique une étude de l'institut Pew*.

Les électeurs du parti ont fréquemment favorisé les candidats les plus jeunes lors des primaires, rappelle le New York Times*. Et c'est aussi en misant sur le "pouvoir politique du renouvellement des générations" que les démocrates ont remporté la présidentielle en 1960 (John F. Kennedy), en 1992 (Bill Clinton) et en 2008 (Barack Obama). Face à des candidats républicains plus âgés, ces trois hommes s'étaient démarqués grâce à "leur vigueur, leur optimisme et leur confiance débordants", ajoute le Los Angeles Times*.

Lors de sa première cérémonie d'investiture à Washington (Etats-Unis), le 20 janvier 1993, Bill Clinton avait 46 ans. Il reste le troisième plus jeune président à avoir été élu à la Maison Blanche. (AFP)

"Ce n'est pas uniquement une question d'âge : ces démocrates incarnaient des idées nouvelles, une nouvelle façon de faire de la politique", décrypte Corentin Sellin. "Malgré leur âge, Bernie Sanders ou Elizabeth Warren portent des idées nouvelles", note John Della Volpe, directeur des sondages à l'Institut de sciences politiques de l'université Harvard. Ces deux candidats sont "des progressistes, plus en phase avec l'énergie des jeunes du parti, même s'ils sont de la génération des boomers", abonde CNN*.

La campagne des deux sénateurs repose sur les mêmes ressorts que celle de Barack Obama, en 2008. "Le succès d'Obama tenait notamment à sa capacité à comprendre les inquiétudes et les espoirs des Américains. Sanders et dans une certaine mesure Warren font la même chose", assure John Della Volpe, interrogé par franceinfo.

Malgré son âge et son infarctus, Bernie Sanders a une solide base de partisans parce qu'il arrive à créer une connexion sur le plan émotionnel.

John Della Volpe

à franceinfo

Si la question de l'âge est régulièrement abordée dans la campagne pour les primaires démocrates, ce n'est pas un facteur déterminant pour les électeurs. "Personne ne prend Biden et Sanders pour des jeunots. Mais leur âge n'est clairement pas une inquiétude, ni un problème", assure Philippe Reines, ancien proche d'Hillary Clinton, à Politico*. "J'ai mené une campagne centrée sur les problèmes qui concernent ma génération et les suivantes. Ces questions sont primordiales, mais battre Donald Trump est l'objectif numéro un pour la majorité de nos électeurs", estime Eric Swalwell dans les colonnes du New York Times*.

Qui sera le meilleur face à Donald Trump ?

Un argument que Bernie Sanders a fait sien. "Au bout du compte, ce qui importe n'est pas de savoir si vous êtes jeune ou vieux : c'est ce en quoi vous croyez", a martelé le sénateur du Vermont lors d'un événement organisé par Fox News*. "Les primaires sont une bataille d'idées autour du message que veulent entendre les Américains, abonde John Della Volpe. Est-ce qu'ils veulent quelqu'un qui remet la situation politique à plat, recrée des relations stables au sein du pays et avec les leaders étrangers, comme le promet Biden ? Ou est-ce qu'ils veulent qu'on fasse tout sauter pour laisser place à une nouvelle ère progressiste ?"

Pour l'instant, la réponse ne s'est pas encore dessinée. "Quatre candidats [Biden, Warren, Sanders et Pete Buttigieg] continuent de lever des fonds et semblent avoir de l'avance sur les autres. Mais Bloomberg dispose d'une véritable puissance financière qui pourrait tout bouleverser", analyse l'historien Corentin Sellin.

Il faudra attendre les premiers résultats des primaires pour vraiment évaluer les forces en présence.

Corentin Sellin

à franceinfo

Et si l'un de ces septuagénaires passe le cap de l'investiture ? "La question de l'âge deviendra sans doute caduque : Donald Trump aura 73 ans au moment de l'élection", souligne John Della Volpe. Qu'il soit trentenaire ou septuagénaire, le candidat démocrate devra en tout cas faire preuve d'endurance, assure Corentin Sellin, car "face à Donald Trump, la campagne présidentielle promet d'être éprouvante".

* Les liens signalés par un astérisque sont en anglais.

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