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Rencontre avec Poutine : "Emmanuel Macron, on ne sait pas grand-chose de sa politique étrangère"

Bertrand Badie, professeur en relations internationales à Sciences-Po Paris, a expliqué, dimanche sur franceinfo, le manque de visibilité autour de la politique étrangère d'Emmanuel Macron.

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Radio France
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Donald Trump et Emmanuel Macron, 27 mai 2017, à Taormina, en Sicile. (PHILIPPE WOJAZER / POOL)

Emmanuel Macron reçoit, lundi 29 mai, Vladimir Poutine à Versailles (Yvelines), après avoir discuté avec Donald Trump, en marge du sommet du G7, jeudi 25 mai. Trump et Poutine sont deux hommes avec qui il faut prendre ses marques tout de suite, et instituer un certain rapport de force, explique Bertrand Badie, professeur en relations internationales à Sciences-Po Paris, dimanche 28 mai sur franceinfo.

franceinfo : L'instauration d'un rapport de force est-il la marque de fabrique de Vladimir Poutine, comme de Donald Trump ?

Bertrand Badie : C'est un peu ce qu'attendent l'un et l'autre, et c'est un peu leur point commun. Trump et Poutine se ressemblent. C'est une longue histoire puisqu'elle remonte à la campagne électorale dans la mesure où ce sont tous les deux des chefs d'États qui fonctionnent au logiciel du nationalisme. Ils considèrent que l'intérêt national l'emporte sur tout le reste. On l'a vu avec Donald Trump durant le dernier G7. Ce sont des personnes qui comprennent l'affichage, même brutal, des intérêts nationaux de leurs partenaires. Ils se prêteraient assez mal à une négociation dominée par la rhétorique, les bonnes formules ou les phrases toutes faites. Reste maintenant la grande incertitude, on n'a jamais été à ce point dans le brouillard quant à la confrontation des politiques étrangères. Celle de Donald Trump change d'un jour sur l'autre, quant à Emmanuel Macron, on ne sait pas grand-chose non plus de sa politique étrangère. Certes, l'Europe a été un point dominant de sa rhétorique, mais au-delà de l'Europe, on ne sait pas énormément. Interpréter une bonne humeur, une complicité, une bonne poignée de main, sans savoir quelles sont les politiques étrangères en place, on est là dans une incertitude. Elle sera peut-être un peu réduite avec Vladimir Poutine, parce que lui, on connaît sa politique étrangère. Finalement, de ces trois personnages, Poutine est, probablement, le plus déchiffrable.

Est-on dans une sorte de méfiance réciproque entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron ?

Ce n'est pas exactement le terme que j'emploierais. Vladimir Poutine ne comprenait pas François Hollande. C'est très clair, il ne comprend pas bien les dirigeants européens, sauf peut-être Angela Merkel. C'est plus une question de scepticisme qu'une question de méfiance. Pour autant, Poutine doit avoir un léger sourire, dans la mesure où François Hollande avait refusé de le recevoir au moment de l'inauguration de l'église russe à Paris. Là, il est reçu comme premier chef d'État étranger depuis qu'Emmanuel Macron a accédé à la présidence de la République. C'est quelque chose qui est fait, non pas pour le rassurer, mais dans tous les cas pour amorcer un début de dialogue. On verra après.

Emmanuel Macron avait pourtant prôné le dialogue et la fermeté avec la Russie pendant la campagne. Il disait aussi ne pas vouloir faire partie de ceux qui sont fasciné par Vladimir Poutine.

Là, on sent le clin d'œil de politique intérieure. Puisque finalement, dans la bataille électorale qui a été celle de la présidentielle, il n'était entouré que de candidats qui avaient des regards presque de Chimène pour Vladimir Poutine, qu'il s'agisse de François Fillon, de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon. De ce point de vue-là, Emmanuel Macron s'est distingué. C'est peut-être pour cela que Vladimir Poutine n'a pas été dans une béatitude absolue quand il a appris l'élection d'Emmanuel Macron. Ses principaux rivaux voulaient jouer la carte française, nationale. Il a dit et il a redit encore en Sicile que le multilatéralisme était pour lui important. Mais attention, Poutine n'aime pas du tout cela, car le G7 est quand même le club dont il a été exclu. L'OTAN est le camp militaire qui lui fait face, et l'Europe est ce qu'il considère comme source de déséquilibre à l'intérieur de la maison Europe.

Peut-on dire que Vladimir Poutine est le stratège face à Donald Trump ?

Oui, parce que personne ne sait quels sont les objectifs de Donald Trump. Les fins de Poutine sont connues. Il souhaite restaurer la puissance russe, privilégier les intérêts de la Russie, notamment face à de capricieux voisins. Trump s'est fait élire sur le slogan 'make America great again', donc il y a un déséquilibre stratégique énorme. Peut-être qu'Emmanuel Macron intéressera Poutine, si lui, au moins, exprime clairement ce que sont ses objectifs. Je crois qu'au Kremlin, on aime bien y voir clair.

"Je crois qu'au Kremlin, on aime bien y voir clair", Bertrand Badie
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