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A Helsinki, "Trump a placé Poutine au-dessus d'institutions dont il doit être le garant"

Les propos tenus par le président américain, lundi face à Vladimir Poutine, ont suscité de vives critiques au sein même du parti républicain. S'agit-il d'une faute "grave" ? Eléments de réponse avec Corentin Sellin, spécialiste des Etats-Unis.

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Propos recueillis par - Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Le président américain, Donald Trump, et le président russe, Vladimir Poutine, lors d'une conférence de presse à l'issue de leur rencontre à Helsinki (Finlande), le 16 juillet 2018.  (ALEKSEY NIKOLSKYI / SPUTNIK / AFP)

L'"un des pires moments de l'histoire" politique américaine, un moment "gênant", voire "la plus grave erreur de sa présidence". Aux Etats-Unis, le camp républicain ne manque pas de mots durs pour qualifier les propos tenus par le président américain, Donald Trump, face à son homologue russe, Vladimir Poutine, lundi 16 juillet à Helsinki (Finlande). 

Lors d'une conférence de presse organisée à l'issue d'une rencontre très attendue entre les deux hommes, le dirigeant américain a estimé qu'il n'avait "aucune raison" de croire à une ingérence russe dans l'élection présidentielle de 2016 aux Etats-Unis. Aux côtés de Vladimir Poutine, Donald Trump a remis en cause les conclusions des services de renseignement américain – qui confirment pourtant cette ingérence et qualifié l'enquête du procureur spécial Robert Mueller de "désastre". "Il n'y a eu aucune collusion", a insisté le président américain. 

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Cette indulgence face à la Russie est-elle inédite ? Est-ce réellement "la plus grave erreur" commise par Donald Trump depuis son élection, comme l'estime l'ancien élu républicain Newt Gingrich ? Quel tournant cette rencontre marque-t-elle ? Franceinfo a interrogé Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des Etats-Unis.

Franceinfo : Comment interprétez-vous les propos de Donald Trump sur l'ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine et son attitude à l'égard de Vladimir Poutine à Helsinki ? 

Corentin Sellin : Ils sont à la fois très surprenants, et pas du tout. Ces propos ne surprennent pas, car Donald Trump n’a fait que reprendre des opinions qu’il exprime depuis le début de sa présidence. Dès 2017, il a clairement émis des doutes sur les conclusions du renseignement américain concernant l'ingérence russe pendant la campagne présidentielle de 2016. Il a fini par les accepter, mais écrit presque quotidiennement sur Twitter qu'il n'y a jamais eu de collusion. 

Ce qui est très surprenant, c'est que pour la première fois, Donald Trump a tenu ces propos en terre étrangère et face à Vladimir Poutine. C'est un vrai moment de dévoilement, les masques tombent.

En présence de Poutine, Trump dit clairement qu'il lui fait confiance, et qu'il fait plus confiance au président russe qu'à ses propres services de renseignement. C'est quelque chose de foncièrement nouveau. 

Corentin Sellin, spécialiste des Etats-Unis

à franceinfo

Voir le président américain aussi désavoué face à un pays qui est un adversaire historique des Etats-Unis est très surprenant. Son indulgence, le fait qu'il a souhaité rencontrer Vladimir Poutine pour relancer la relation entre les deux pays, est inédit. Surtout que l'administration Trump a elle-même récemment étendu des sanctions financières contre la Russie ! 

Un président a-t-il déjà contesté à ce point le renseignement américain ? 

Nous avons déjà vu des dirigeants américains en désaccord avec leur appareil de renseignement. Souvenez-vous de John F. Kennedy, lors de l'échec du débarquement dans la baie des Cochons à Cuba, ou encore de Richard Nixon au début de son premier mandat. En cas de désaccord, des présidents américains ont déjà changé la direction de leurs services de renseignement. 

Ce qui est nouveau ici, c'est le fait que le directeur du renseignement américain, Dan Coats – lui-même nommé par Donald Trump – va jusqu'à contredire le président sur la question de l'ingérence russe. Quelques heures après la conférence de presse d'Helsinki, ce dernier a publié une déclaration dans laquelle il réaffirme les conclusions de ses services sur les soupçons de collusion. C'est absolument inédit !

Est-ce vraiment, comme le dit le républicain Newt Gingrich, "la plus grave erreur" de la présidence de Donald Trump ? 

Hier, nous avons vu un président américain faire "allégeance", en quelque sorte, à son homologue russe. Il a placé le président russe au-dessus d'institutions dont il doit être le garant. Plus personne ne peut désormais nier le fait que Donald Trump est d'une faiblesse frappante face à la Russie. Avec Helsinki, c'est devenu incontestable. 

Normalement, le président américain ne revient jamais sur ses propos. Dans ce cas-là, nous voyons que Trump lui-même a perçu qu'il y avait eu faux pas. Sur Twitter, il a réagi en affirmant qu'il avait une grande confiance dans ses services de renseignement, et qu'il voulait travailler pour la paix. Il a bien vu que dans ses propres rangs, au sein-même des trumpistes, les critiques foisonnaient. 

Depuis son élection à la Maison Blanche, c'est la deuxième fois qu'il est si vivement critiqué par ses soutiens. Ses propos sur Charlottesville, en août dernier, avaient également été largement condamnés. 

S'agit-il d'un tournant pour Donald Trump ?

Il n'y aura, a priori, aucune conséquence institutionnelle pour le président américain. Qui va le réprimander ? Que pourrait faire le Congrès contre lui ? Le Sénat pourrait voter une motion de censure, mais cet outil n'a été utilisé qu'une seule fois en 230 ans aux Etats-Unis. 

Corentin Sellin, spécialiste des Etats-Unis

à franceinfo

Quant aux républicains, ils n'iront pas au-delà d'une simple condamnation verbale. Nous sommes en pleine campagne pour les "midterms", les élections de mi-mandat. Et les élus du parti sont bien plus éloignés de leur base électorale que Donald Trump. En 2014, selon un sondage de l'institut Gallup, 22% des républicains considéraient que la Russie était un allié. Ils sont 40% aujourd'hui, selon un sondage récent réalisé par le même institut. Cette base électorale républicaine, blanche, populaire et conservatrice, est beaucoup plus proche de Trump que de ses représentants au Congrès.

Ces élus ne peuvent pas désavouer leur président. Ils ont signé un pacte avec lui : Donald Trump leur a apporté la Maison Blanche en 2016, il a réalisé l'agenda social et économique des conservateurs. Ils ne bougeront pas contre lui. 

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