Putsch avorté en Turquie : "Erdogan sort de cette nuit très renforcé, sans aucune barrière devant lui"

Des militaires ont tenté de renverser le pouvoir en Turquie, dans la nuit de vendredi à samedi. Francetv info a interrogé Samim Akgönül, historien et politologue, chercheur au CNRS, et maître de conférences à l'université de Strasbourg pour y voir plus clair.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan (au milieu), salue la foule à Istanbul (Turquie), le 16 juillet 2016.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan (au milieu), salue la foule à Istanbul (Turquie), le 16 juillet 2016. (VELI GURGAH / ANADOLU AGENCY / AFP)

Le bilan s'élève, samedi 16 juillet, à au moins 265 morts. Des militaires ont essayé de renverser le pouvoir en Turquie, la nuit précédente. Mais la tentative a tourné court. La situation est "entièrement sous contrôle", a affirmé le Premier ministre, Binali Yildirim, devant la presse, précisant que les affrontements avaient fait quelque 1 440 blessés parmi les forces loyalistes et les civils.

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Pour y voir plus clair, francetv info a interrogé Samim Akgönül, historien et politologue, chercheur au CNRS et maître de conférences à l'université de Strasbourg.

Francetv info : Ce coup d'Etat est-il une surprise ?

Samim Akgönül : Oui, c'est une surprise. Personne ne s'y attendait. Mais il faut utiliser les mots avec beaucoup de prudence. Je me demande, et beaucoup de personnes se demandent, s'il s'agit véritablement d'un coup d'Etat ou pas.

La Turquie est un pays qui a l'habitude des coups d'Etat militaires. Il y en a eu plusieurs, directs et indirects, dans son histoire contemporaine. Or là, il y a plusieurs anomalies qui font penser qu'en réalité, c'est plus une tentative de mutinerie très maladroite, mal préparée, essayant d'utiliser des moyens d'un autre temps.

Il semblerait, d'après les informations actuelles, qu'il s'agit de gradés intermédiaires (on ne sait pas vraiment qui), à la tête de pauvres soldats qui ne sont au courant de rien, qui ont tenté de prendre le contrôle d'un certain nombre de lieux plus ou moins symboliques : les ponts d'Istanbul, l'aéroport Atatürk, le Parlement vide, le siège de la télévision publique... En réalité, dès le départ, ce mouvement n'avait aucune chance de réussir. Tout ceci est très étrange. Le mouvement a eu lieu en prime time, à 22h30. Pas un putsch dans le monde, ni en Turquie n'a lieu à 22h30, lors d'une soirée estivale. Les putschs ont lieu en pleine nuit, à 4 heures du matin, par exemple. C'est la règle principale du putschiste. Essayer de prendre le contrôle du pays à 22h30 n'est pas possible.

Le 13 juillet, la France a fermé son ambassade et ses représentations diplomatiques en Turquie pour des raisons de sécurité. Est-il possible que la France ait été au courant de ces incidents en avance ?

Depuis, il y a eu l'attentat à Nice... Soit l'ensemble des représentations françaises en France et en Turquie a eu vent du risque d'une attaque, sans savoir exactement ce que c'était, soit - et, là, nous rentrons dans la théorie du complot - la France était informée d'une tentative de début d'un putsch en Turquie. Si c'est le cas, on rentre dans la politique des suppositions et j'aurai du mal à rentrer là-dedans.

Quelles sont les conséquences de ce putsch raté pour le président turc Recep Tayyip Erdogan ?

Il sort de cette nuit très renforcé, sans aucune barrière devant lui. Sa réponse au mouvement a été surréaliste : une apparition sur Facetime, sur iPhone, avec une présentatrice de télévision avec des ongles manucurés en direct à la télévision. Et il n'a pas appelé le peuple au calme et à rentrer chez lui pour empêcher qu'il y ait des morts mais, bien au contraire, il a demandé à l'ensemble de la population de descendre dans la rue et de se battre pour défendre, a-t-il dit, la démocratie...  et la population a répondu à son appel en descendant dans la rue.

Jusqu'à maintenant la personne qui émettait la moindre petite critique, le moindre début d'opposition politique ou intellectuelle ou institutionnelle était déjà accusée de traîtrise ou d'être vendue à la solde de je ne sais quel pouvoir. Maintenant, la moindre critique sera immédiatement associée aux putschistes et donc condamnée.

Comment cela va-t-il se traduire ?

Recep Tayyip Erdogan a un boulevard pour instaurer le régime présidentiel autoritaire islamiste qu'il appelle de tous ses vœux. Le changement de régime a déjà eu lieu : nous sommes passés à un régime présidentiel. Mais la Constitution reste l'ancienne Constitution. Maintenant, il a les coudées franches.

D'ailleurs, il a limogé récemment son Premier ministre pour mettre à la place [Binali Yildirim] un Premier ministre marionnette. Il y aura certainement un changement constitutionnel pour installer un régime dans lequel il n'y aura aucun équilibre ni aucun contrôle des pouvoirs.

Les putschistes ont dit mener leur action pour défendre la démocratie et les droits de l'Homme. Est-ce quelque chose d'audible aujourd'hui en Turquie ?

Absolument pas. C'est vraiment ubuesque. Leur phrase est une phrase toute faite qui a auparavant été utilisée par d'autres putschistes lors de l'histoire contemporaine de Turquie. C'est une rhétorique clownesque.

Les principes démocratiques ont été largement égratignés en Turquie mais le pouvoir en place n'est pas inquiété et a une légitimité car il a été élu. Si, quand on pense démocratie, on ne pense qu'aux urnes, de ce point de vue, la Turquie est une démocratie.

Toutefois, on ne peut pas dire que cette nuit la démocratie a gagné et on ne pourrait pas dire que si le putsch était passé la démocratie aurait gagné. Aujourd'hui, la population turque est toujours entre le marteau et l'enclume. Le régime militaire est inacceptable, les Turcs l'ont déjà vécu. Mais la réponse donnée actuellement par Erdogan est extrêmement dangereuse pour l'avenir du pays, pour les démocrates, pour les défenseurs des droits de l'Homme. Aujourd'hui, les supporteurs de l'AKP, le parti de Recep Tayyip Erdogan, sont dans les rues en brandissant des drapeaux turcs et en hurlant des prières à la gloire de leur président.